Quels sont les sources et les défis de la croissance économique ?

Objectifs d’apprentissage :

  • Comprendre le processus de croissance économique et les sources de la croissance : accumulation des facteurs et accroissement de la productivité globale des facteurs.
  • Comprendre le lien entre le progrès technique et l’accroissement de la productivité globale des facteurs.
  • Comprendre que le progrès technique est endogène et qu’il résulte en particulier de l’innovation.
  • Comprendre comment les institutions (notamment les droits de propriété) influent sur la croissance en affectant l’incitation à investir et innover.
  • Savoir que l’innovation s’accompagne d’un processus de destruction créatrice.
  • Comprendre comment le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus.
  • Comprendre qu’une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques (notamment l’épuisement des ressources, la pollution et le réchauffement climatique) et que l’innovation peut aider à reculer ces limites.

I. Croissance économique : de quoi parle-t-on ?

Objectif d’apprentissage : rappels, savoirs de base

Podcast :

On appelle croissance économique l’augmentation de la production à long terme sur un territoire donné.  Elle est mesurée en calculant le taux de variation annuel moyen du produit intérieur brut (PIB) sur plusieurs décennies, lui-même calculé en faisant la somme des valeurs ajoutées des producteurs du territoire étudié. Pourquoi ce phénomène apparemment banal est-il devenu l’un des principaux objets d’étude des économistes, une préoccupation majeure pour nos dirigeants, et un enjeu central du débat public ? Pour deux raisons.

D’abord, parce que la croissance économique est à l’origine de la richesse des nations, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage d’Adam Smith. La production est en effet un ajout de valeur, qui engendre des revenus. Produire, cela consiste à ajouter de la valeur à des matières premières en les transformant en produit fini à l’aide de travail et de capital : ainsi, les clients d’une menuiserie sont prêts à payer plus cher pour les chaises qu’elle a produites, que pour les planches et les clous nécessaires à leur production. L’écart entre la valeur des chaises (le chiffre d’affaire) et la valeur des planches (les consommations intermédiaires) est, littéralement, une valeur ajoutée. Que devient cette valeur ajoutée, une fois créée ? Eh bien les acteurs qui ont contribué à sa création se la partagent. Une partie de la valeur ajoutée rémunère les travailleurs, qui ont fourni le travail : c’est le salaire. Le reste rémunère les propriétaires des entreprises, qui ont fourni le capital : c’est le profit. La valeur ajoutée d’une entreprise équivaut donc à la somme des salaires qu’elle verse et du profit qu’elle réalise. Raisonnons maintenant à l’échelle d’un pays. La production d’un pays, c’est la somme des productions réalisées par les entreprises présentes sur son sol. Le PIB d’un pays, c’est donc la somme des valeurs ajoutées de ses producteurs. C’est donc aussi la somme des salaires et la somme des profits, c’est-à-dire la somme des revenus. Par conséquent, le PIB par habitant dans un pays, c’est le revenu moyen de ses habitants. Dès lors, si la croissance économique (c’est-à-dire l’augmentation du PIB) est plus rapide que la croissance démographique (c’est-à-dire l’augmentation du nombre d’habitants), alors le revenu moyen s’élève.

C’est ce qui s’est passé en Europe occidentale et aux Etats-Unis où une forte croissance économique s’est amorcée à partir du 19ème siècle, avant de s’accélérer dans la deuxième moitié du 20ème siècle. Plus rapide que la croissance démographique, cette augmentation de la production pendant près de deux siècles a très fortement élevé le revenu moyen dans les pays concernés, qu’on appelle aujourd’hui « économies avancées », ou « pays riches » : par exemple, en France, entre 1820 et 2018, le PIB réel par habitant a été multiplié par plus de 20. Parallèlement, dans le reste du monde, la croissance économique est restée trop faible, relativement à la croissance démographique, pour élever le revenu moyen. De forts écarts de richesse entre pays se sont donc creusés. En 2019, le revenu moyen est 11 fois plus élevé aux USA qu’au Nigeria, et 2,5 fois plus élevé en France qu’en Chine. Ces écarts tendent cependant à diminuer depuis quelques décennies, sous l’effet de deux facteurs. D’une part, à la fin du 20ème siècle, des pays non occidentaux, qu’on appelle parfois « émergents », ont à leur tour connu une forte croissance économique. C’est le cas en particulier des pays d’Asie du sud-est, dont la Chine, où le revenu moyen a commencé à décoller partir des années 1980, sortant des centaines de millions de personnes de la pauvreté : entre 1980 et 2018, le PIB par habitant de la Chine a été multiplié par 7. D’autre part, dans le même temps, la croissance économique s’est ralentie dans les pays occidentaux.

Si la croissance économique est étudiée d’aussi près, c’est donc pour son effet positif majeur : le revenu moyen d’un pays dépend d’elle. Il importe à cet égard d’identifier ses sources : ce sera la partie suivante de ce chapitre. Mais il y a une deuxième raison de s’intéresser à elle : elle a aussi des effets négatifs. D’une part, elle est souvent portée par le progrès technique ; or on verra que celui-ci a ses gagnants et ses perdants, ce qui tend à creuser les inégalités au sein des pays. D’autre part, elle fait des dégâts écologiques de plus en plus graves et de plus en plus nets : l’énorme augmentation de la production amorcée il a un peu plus de deux siècle, en s’accompagnant d’une énorme utilisation des énergies fossiles, donc d’énormes émissions de CO2, est responsable d’un dangereux réchauffement climatique. La croissance économique est donc à la fois désirée et nocive : cela fait deux bonnes raisons de l’étudier. 

II. Quelles sont les sources de la croissance économique ?

A. La croissance provient en partie d’une accumulation des deux facteurs de production : travail et capital

Objectif d’apprentissage : comprendre le processus de croissance économique et les sources de la croissance (accumulation des facteurs et accroissement de la productivité globale des facteurs).

Podcast :

D’où vient la croissance économique ? Dans les années 1950, l’économiste Robert Solow formule une réponse simple à cette question, qui servira de base aux recherches ultérieures. Produire, on l’a vu, consiste à créer de la valeur à l’aide de deux facteurs de production : le travail et le capital. La croissance économique ne peut donc provenir que de deux sources, nous dit Solow : d’une augmentation de la quantité de facteurs de production, et/ou d’une augmentation de leur efficacité. Des outils statistiques permettent de mesurer la contribution de chacune de ces deux sources.

Examinons la première source. La quantité de facteurs de production, c’est d’une part la quantité de travail fournie par les travailleurs, qui augmente lorsque le nombre de travailleurs augmente et/ou lorsque le temps de travail augmente ; et d’autre part le stock de capital dont ils disposent pour produire, qui augmente lorsque les entreprises et l’État investissent. Comment contribuent-elles, l’une et l’autre, à la croissance économique.

On comprend sans un peine que si dans un pays, la quantité de travail augmente fournie par les travailleurs augmentent, soit parce qu’ils sont plus nombreux, soit parce que leur temps de travail augmente, alors la production augmentera. C’est ce qui s’est passé, notamment, pendant ces périodes de forte croissance économique qu’on nomme les Trente glorieuses (1950-1975) : l’augmentation des naissance d’abord, l’immigration ensuite, l’augmentation du taux d’activité féminin enfin, ont augmenté la quantité de travail, ce qui explique une (petite) part de la croissance économique de la période.

L’accumulation de capital contribue également à la croissance économique. Lorsque les entreprises investissent, c’est-à-dire acquièrent du capital fixe, cela a deux effets. Cela augmente leur capacité de production, d’abord ‘: par exemple, si un restaurateur ouvre un deuxième restaurant, sa production va augmenter. Cela augmente la productivité de leurs travailleurs, ensuite : par exemple, si un agriculteur achète un deuxième tracteur, cela accroît l’efficacité de ses ouvriers agricoles, ce qui accroît sa production. Ces deux effets ont fortement contribué à la forte croissance économique qui a suivi la fin de la seconde guerre mondiale, entre 1945 et 1950, période qu’on appelle la Reconstruction : la reconstruction des usines détruites par les bombardements a accru les capacités de production ; la réparation des routes, des ponts, des voies de chemin de fer, a accru la productivité. L’augmentation du stock de capital est donc une source de croissance.

Mais une croissance économique fondée sur l’accumulation des facteurs de production se heurte à une limite : d’année en année, l’augmentation de la quantité de facteur engendre une augmentation de moins en moins forte de la production. Imaginons une entreprise agricole qui fait travailler quatre ouvriers agricoles à la main. La première année, elle fournit de l’outillage à un travailleur : sa productivité va augmenter, ce qui va accroître la production. La deuxième année, elle fournit de l’outillage au deuxième travailleur : la production va augmenter, mais moins que la première année, car on part de plus haut. Même mécanisme la troisième et quatrième année : le taux de croissance diminue progressivement. Il devient nul la cinquième année : une unité de capital supplémentaire n’a plus d’effet, puisque tous les travailleurs sont déjà outillés. Cette diminution progressive du taux de croissance à mesure qu’on ajoute du capital porte un nom : c’est la loi des rendements décroissants. C’est ce qui est arrivé à l’Union soviétique : principalement fondée sur l’accumulation de facteurs de production (investissement massifs dans des usines et des infrastructures supplémentaires, forte mobilisaton de la main d’oeuvre), la très forte croissance économique soviétique des années 1950 s’est progressivement essoufflée, l’affaiblissant dans la Guerre froide, qu’elle finira par perdre.

B. La croissance provient également d’une augmentation de la productivité globale des facteurs, dûe à un progrès technique endogène

Objectif d’apprentissage : comprendre le lien entre le progrès technique et l’accroissement de la productivité globale des facteurs ; comprendre que le progrès technique est endogène et qu’il résulte en particulier de l’innovation.

Podcast :

La croissance économique peut provenir, on l’a vu, d’une accumulation des facteurs de production (travail, capital fixe). Mais elle peut également provenir d’un accroissement de la productivité globale des facteurs de production, c’est-à-dire d’une augmentation de leur efficacité.

En effet, un pays peut produire plus en utilisant une plus grande quantité de facteurs de production : si le nombre de travailleurs et de machines double, la production va doubler. Mais on peut produire plus, avec une même quantité de travail et de capital, si l’efficacité du travail et/ou du capital, augmente. On a vu qu’une croissance portée uniquement par l’accroissement de la quantité de facteurs de production finissait par s’essouffler, du fait de la loi des rendements décroissants. Une augmentation de la productivité globale des facteurs permet de contourner cet obstacle. De fait, empiriquement, la croissance économique précoce, forte et longue qu’on connue les pays occidentaux sur les deux derniers siècles a pour principale source l’accroissement de la PGF.

Qu’est-ce qui permet l’augmentation de la PGF ? C’est le progrès technique, c’est-à-dire l’amélioration des facteurs de production. Le progrès technique peut porter sur le capital : c’est le cas lorsque les entreprises adoptent de nouvelles machines, comme les machines à vapeur de la révolution industrielle ou les robots de l’industrie automobile contemporaine. Le progrès technique peut également porter sur le travail : au fil de l’histoire économique, de nouvelles formes d’organisation du travail ont permis, elles aussi, de produire plus sans augmenter la quantité de facteurs de production. La plus célèbre est le fordisme, au début du 20ème siècle.

Mais d’où vient ce progrès technique, si important pour la croissance économique ? Dans la théorie traditionnelle de la croissance économique – celle de Solow – le progrès technique est considéré comme exogène : il est censé venir des scientifiques et des inventeurs, donc d’un domaine extérieur à l’activité économique. Il « tombe du ciel », comme une pluie bienfaisante qu’on reçoit avec gratitude, mais qu’on ne peut pas déclencher. Les théories plus contemporaines de la croissance économique ont remis en cause cette idée, et ont montré que le progrès technique est au contraire endogène : il est le fruit d’un ensemble d’activités économiques propices à l’innovation. Lesquelles ?

Premièrement : la recherche-développement. On appelle recherche-développement l’ensemble des dépenses, privées et publiques, qui ont pour objectif l’innovation. Chaque année, les entreprises dépenses des sommes importantes pour innover, dans de très nombreux secteurs, de l’automobile à l’agriculture, de l’aéronautique à l’informatique, du vêtement au médicament. L’industrie automobile paye par exemple des ingénieurs pour qu’ils mettent au point de nouveaux produits et des méthodes de production plus efficaces : ces salaires sont une dépense de R&D. L’État intervient également, d’une part en subventionnant la recherche-développement des entreprises, d’autre part en finançant une recherche publique, dont les découvertes seront ensuite exploitables économiquement. Toutes ces dépenses de recherche-développement favorisent l’innovation, et l’innovation engendre du progrès technique, donc un accroissement de la productivité globale des facteurs.

Deuxième ensemble d’activités économiques propice à l’innovation, donc au progrès technique : l’accumulation de capital humain. Le capital humain désigne l’ensemble des connaissances et des compétences dont disposent les travailleurs. Le stock total de connaissances et de compétences d’une population augmente lorsque les ménages, les entreprises et l’Etat consacrent des dépenses à l’éducation et à la formation, autrement dit, lorsqu’ils réalisent des investissements en capital humain. Lorsque le stock de capital humain dans un pays augmente, cela favorise l’innovation pour deux raisons. D’une part, des travailleurs dont le niveau de connaissances et de compétences sont potentiellement plus créatifs : ils sont davantage susceptibles d’innover. D’autre part, ils sont davantage en mesure de s’adapter aux innovations mises en place par leur entreprise. De fait, on observe une corrélation forte entre l’augmentation des investissements en capital humain et celle de la production.

On le voit donc : le progrès technique n’est pas exogène, mais endogène. Ils est le fruit de l’innovation, qui découle elle-même des dépenses de R&D et des investissement en capital humain. On voit alors s’enclencher un cercle vertueux. La croissance économique accroît les revenus (des ménages, des entreprises, de l’État). Cette augmentation des revenus permet de financer des dépenses de R&D et des investissements en capital humain, qui favorisent l’innovation, donc le progrès technique. Ce dernier accroît la productivité globale des facteurs, ce qui stimule la croissance. Les économistes nomment « croissance endogène » cette croissance économique auto-entretenue par l’intermédiaire d’un progrès technique lui-même endogène, c’est-à-dire porté par les investissements et R&D et en capital humain financés par la croissance.

C. Les institutions influent sur la croissance en affectant l’incitation à investir et à innover

Objectif d’apprentissage : comprendre comment les institutions (notamment les droits de propriété) influent sur la croissance en affectant l’incitation à investir et innover.

Podcast :

Les institutions ont une influence sur la croissance économique. Dans le vocabulaire des économistes, les institutions désignent l’ensemble des règles formelles et informelles qui encadrent l’activité économique, notamment le droit. Comment les institutions influent-elles sur la croissance économique ? De deux manières : en incitant à investir, et en incitant à innover.

Penchons-nous sur le premier mécanisme : lorsqu’elles sont de qualité, les institutions incitent à investir. On peut en donner deux exemples.

Premier exemple : la capacité d’un État à protéger la propriété, grâce à un gouvernement, une armée et une police suffisamment forts pour monopoliser l’usage de la force armée. Les entreprises, étrangères en particulier, seront dissuadées d’investir dans un pays dans lequel des groupes armés se livrent impunément à des pillages. C’est tout le problème de certains pays africains, dont l’armée, mal payée et mal équipée, ne parvient pas à contrôler l’intégralité de son territoire. Au contraire, un État fort capable de maintenir l’ordre constitue une incitation à investir. C’est une des raisons pour lesquels les entreprises occidentales, dans les dernières décennies ont préféré investir en Chine qu’en Afrique, alors que le coût du travail est aussi bas en Afrique qu’en Chine.

Deuxième exemple : le respect de l’état de droit. L’état de droit désigne une situation où l’État se soumet à la loi et respecte les droits fondamentaux, notamment le droit de propriété. Là aussi, les entreprises, et notamment les entreprises étrangères, seront dissuadées d’investir dans un pays, même fort, si l’État y est susceptible d’exproprier à tout moment les propriétaires des moyens de production. C’est un des obstacles à la poursuite de la forte croissance que la Chine a connue dans les dernières décennies : l’insécurité juridique qui pèse sur la propriété en Chine, où l’Etat-parti est susceptible à tout moment de mettre une entreprise sous son contrôle, amène aujourd’hui certaines entreprises occidentales à relocaliser leurs activités en Europe ou aux Etats-Unis, où la propriété est plus solidement garantie.

Des institutions de qualité incitent donc à investir. Or l’investissement permet l’accumulation de capital, qui est une source de croissance économique.

Les institutions influencent la croissance économique par un deuxième mécanisme : elles incitent à innover. Les brevets en constituent l’exemple le plus clair. Les brevets sont des droits de propriété d’un genre particulier : des droits de propriété intellectuelle. Ils assurent à leur détenteur le droit exclusif d’exploiter économiquement une invention. Ceci crée une incitation à innover, par deux mécanismes. D’une part, ils réservent les gains de l’innovation à ceux qui en ont supporté les coûts : en l’absence de brevet, un entrepreneur serait dissuadé d’engager des dépenses de R&D, puisque ses innovations pourraient être imitées par ses concurrents, qui en tireraient profit sans coût. D’autre part, un brevet offre à son détenteur un monopole temporaire : cela lui permet de fixer un prix de vente élevé, donc de dégager un profit élevé, qui lui permet de rentabiliser les dépenses de R&D, souvent élevées, qui ont été nécessaires à l’innovation. Puisque l’innovation est la source du progrès technique, et puisque celui-ci est un facteur de croissance, les brevets contribuent donc à la croissance. De fait, ce sont dans les pays qui ont mis en place les premiers un droit de la propriété intellectuelle (Etats-Unis, Europe occidentale) que la croissance a été la plus précoce.

On le voit, donc : les institutions contribuent à la croissance économique, dans la mesure où elles incitent à investir et à innover.

III. Quels sont les défis de la croissance économique ?

A. L’innovation s’accompagne d’un processus de destruction créatrice

Objectifs d’apprentissage : savoir que l’innovation s’accompagne d’un processus de destruction créatrice.

Podcast :

L’innovation s’accompagne d’un processus de destruction créatrice. On doit cette idée à un économiste autrichien du début du 20ème siècle, Joseph Schumpeter. On sait que l’innovation engendre du progrès technique, et que celui-ci accroît l’efficacité des facteurs de production. L’innovation donne donc un avantage aux entreprises innovantes. Plus efficaces, elles supplantent leur concurrentes qui n’ont pas innové : ces dernières disparaissent. On assiste donc simultanément à une augmentation de la production des entreprises innovantes, et à un déclin de la production des entreprises qui n’innovent pas : création d’un côté, destruction de l’autre. Cette destruction créatrice, écrit Schumpeter, est comme un « ouragan perpétuel qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs ». Les deux effets ne sont cependant pas équivalents : les gains en efficacité permis par le progrès technique font que la production créée par ce processus de destruction créatrice est plus importante que la production qu’il détruit d’où, à long terme, une augmentation de la production totale, c’est-à-dire une croissance économique. 

La révolution industrielle illustre parfaitement ce processus. Jusqu’au 18ème siècle, partout dans le monde, le tissu est produit à l’aide de métiers à tisser manuels : il s’agit de cadres en bois qui permettent de croiser des fils, munis de pédales, activés par l’énergie humaine. À la fin du 18ème siècle, en Angleterre, l’énergie humaine est remplacée par celle de la vapeur : on couple une machine à vapeur et un métier à tisser. Cette innovation accroît considérablement l’efficacité de la production : on produit plus de tissu avec moins de travailleurs, ce qui permet de réduire les coûts de production, donc de baisser les prix. Les usines qui produisent de cette manière écrasent les ateliers artisanaux, qui ne peuvent pas résister à une telle concurrence. La production des usines explose, celle des ateliers s’effondre, et la production totale de tissu augmente très fortement, car la production supplémentaire réalisée dans les usines fait plus que compenser la production perdue avec la disparition des ateliers. On a bien là une innovation, source de progrès technique, donc de croissance économique, qui s’accompagne d’un processus de destruction créatrice.

Ce processus de destruction créatrice est donc globalement bénéfique, puisqu’il crée plus de richesses qu’il n’en détruit. Mais il pose néanmoins un problème d’adaptation de la main d’oeuvre. Certes, en faisant croître la production, la destruction créatrice crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Mais ce ne sont pas les mêmes emplois, et il est parfois difficile pour les travailleurs ayant perdu leur emploi de se reconvertir dans les tâches innovantes, surtout si celles-ci sont plus qualifiées. La destruction créatrice peut donc provoquer du chômage : un chômage liée à une inadéquation des qualifications, étudié dans un précédent chapitre.

B. Le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus

Objectifs d’apprentissage : comprendre comment le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus.

Podcast :

Le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus. Certes, en contribuant à la croissance économique, il contribue à une élévation du revenu moyen, on l’a vu. Mais cette augmentation de la moyenne cache des évolutions contrastées : le progrès technique a ses gagnants, dont le revenu augmente fortement, et ses perdants, dont les revenus augmentent moins, ou stagnent.

Qui sont les gagnants du progrès technique ? Ce sont principalement les travailleurs les plus qualifiés, pour deux raisons.

D’une part, comme toute marchandise, le travail voit son prix augmenter lorsqu’il est plus demandé. Or, l’innovation accroît la demande de travail qualifié : la robotisation de l’industrie automobile a ainsi accru la demande d’ingénieurs en robotique ; très recherchés, ces derniers ont vu leur salaire augmenter. On dit que le travail qualifié et les nouvelles technologiques sont des facteurs de production complémentaires : plus les entreprises s’équipent en nouvelles technologies, plus elles recrutent de travailleurs qualifiés.

D’autre part, la rémunération d’un travailleur s’élève lorsque sa productivité augmente : s’il produit plus de valeur ajoutée en une heure, son employeur peut augmenter son salaire, sans réduire son propre profit. Or d’une manière générale, le progrès technique accroît la productivité du travail qualifié : l’utilisation des technologies numériques a par exemple démultiplié les possibilités créatives des concepteurs de films d’animation, ce qui a dopé leur rémunération.

À l’inverse, le progrès technique fait des perdants. On peut les classer en deux groupes.

Première catégorie de perdants : les travailleurs peu et moyennement qualifiés dont les emplois sont menacés par le progrès technique. Il s’agit d’une part de travailleurs peu qualifiés de l’industrie : dans l’industrie automobile, par exemple, la robotisation a créé des emplois d’ingénieurs, mais elle a au contraire détruit des emplois d’ouvriers (bien davantage que les délocalisations). Il s’agit d’autre part de travailleurs moyennement qualifiés exerçant des emplois de type cognitif et routinier : une large partie des tâches effectuées par un employé de banque, par exemple, peuvent désormais l’être par le client lui-même depuis son smartphone, qui déclenche à distance des opérations effectuées par des ordinateurs. Pour ces deux catégories d’emplois, la demande de travail diminue, ce qui tire les salaires vers le bas.

Deuxième catégorie de perdants : les travailleurs peu qualifiés dont le progrès technique n’améliore pas la productivité. Il s’agit pour l’essentiel d’emplois de service, dans le soin, l’hôtellerie ou la restauration, par exemple. Ces tâches ne sont pas (encore) remplaçables par des technologies robotiques ou numériques : le progrès technique n’affecte donc pas la demande de travail pour les emplois de ce type. Mais il n’améliore pas non plus leur productivité : les rémunérations des travailleurs de ces branches n’en bénéficient donc pas.

On voit donc que le progrès technique et la croissance dont il est la source ne bénéficient pas à tous uniformément en termes de rémunération. Au contraire, ils tendent à accroître les inégalités entre les travailleurs les plus qualifiés, qui en sont les principaux gagnants, et les autres.

C. Les limites écologiques de la croissance économique

Objectifs d’apprentissage : comprendre qu’une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques (notamment l’épuisement des ressources, la pollution et le réchauffement climatique) et que l’innovation peut aider à reculer ces limites.

1. Une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques

Podcast :

Réchauffement climatique, pollution massive, effondrement de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles : l’humanité est aujourd’hui confrontée aux conséquences potentiellement désastreuses des crises écologiques que son enrichissement exponentiel depuis deux siècles a provoquées. Les économistes formulent ce constat inquiétant à leur manière : une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques, nous disent-ils. Qu’est-ce que cela veut dire ?

L’idée générale est la suivante. Une croissance économique soutenable, c’est une croissance économique à la fois écologiquement supportable et économiquement durable. Ceci dépend de cela : la croissance ne peut être économiquement durable que si elle est écologiquement supportable. Or elle ne l’est pas : les énormes quantités de biens et de services que nous produisons, et la manière dont nous les produisons, dépassent les limites écologiques.

Quelles sont ces limites écologiques ? Ce sont les seuils au-delà desquels les écosystèmes ne parviennent plus à absorber l’impact écologique de l’activité économique humaine. Jusqu’à un certain point, les écosystèmes ont en effet la faculté d’encaisser l’impact écologique de nos activités économiques : les ressources naturelles prélevées pour produire des biens et des services s’auto-régénèrent (le bois des forêts repousse), les déchets rejetés par les activités de production sont bio-dégradés (les sols décomposent les déchets physiques, l’air et l’eau diluent les déchets chimiques), le CO2 émis par la combustion d’énergies fossiles est stocké dans des puits de carbone naturels (les forêts, les sols, les océans). Cette capacité a cependant des limites : ce sont les limites écologiques.

Lorsque ces limites sont dépassées, la croissance n’est plus supportable écologiquement : elle détruit les éco-systèmes. En effet, si les humains prélèvent chaque année plus de ressources naturelles que leur capacité d’auto-regénération annuelle, on assiste à un épuisement des ressources naturelles : la déforestation en est l’exemple le plus spectaculaire. De même, si les humains émettent en un an plus de déchets que ce que l’environnement n’est capable d’en dégrader en un an, on assiste à des pollutions : les mers de plastique en fournissent la triste illustration. Et si la quantité de CO2 émise chaque année excède la quantité de CO2 que les puits naturels de carbone sont capables de capturer en un an, la concentration de CO2 dans l’atmosphère augmente, ce qui accroît l’effet de serre, et provoque un réchauffement climatique. La croissance n’est alors plus supportable écologiquement. On peut le quantifier en datant, chaque année, le « jour du dépassement planétaire », c’est-à-dire le jour où ces limites sont atteintes. Il est chaque année plus précoce : en 1986, c’était le 31 décembre ; en 2025, c’est le 24 juillet.

En outre, lorsque ces limites écologiques sont dépassées, la croissance n’est plus économiquement durable. La croissance économique repose en effet sur trois mécanisme, qu’on a identifiés plus haut : l’augmentation de la quantité de capital, l’augmentation de la quantité de travail, et l’augmentation de la productivité globale des facteurs. Or les destructions environnementales produites par l’activité économique affectent chacune de ces trois sources.

  • D’abord, les dégâts écologiques de la croissance détruisent du capital. Ainsi, le dérèglement climatique provoque ainsi des incendies, des inondations, des submersions qui détruisent des bâtiments et des infrastructures, c’est-à-dire du capital fixe ; l’épuisement de ressources écologiques, comme certaines espèces de poissons surpêchées, ou l’eau surutilisée par l’agriculture ou le tourisme, détruit du capital naturel.
  • Ensuite, les dégâts écologiques de la croissance réduisent la quantité de travail. Par exemple, le dérèglement climatique provoque des accidents climatiques violents, qui font des morts, tout comme la pollution aux particules fines.
  • Enfin, les dégâts écologiques de la croissance réduisent la productivité globale des facteurs. Par exemple, les canicules provoquées par le réchauffement climatique dégradent l’efficacité du travail humain, et les sécheresses réduisent les rendements agricoles.

La croissance économique qui nous enrichit depuis deux siècles n’est donc ni écologiquement supportable, ni économiquement durable : elle n’est pas durable économiquement parce qu’elle n’est pas écologiquement supportable. À cet égard, c’est une erreur d’opposer l’écologie et l’économie, en pensant qu’il faut sacrifier l’une pour préserver l’autre : le maintien en bon état des écosystèmes est une condition de notre prospérité ; aucune prospérité ne sera possible sur une planète dévastée.

2. L’innovation peut-elle reculer les limites écologiques de la croissance économique ?

Podcast :

On l’a vu, une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques : des économistes et des acteurs économiques comptent sur l’innovation pour les repousser, c’est-à-dire pour éviter leur dépassement.

L’innovation, rappelons-le, permet le progrès technique. Ce dernier consiste en une amélioration des facteurs de production. Cette amélioration peut consister en une augmentation de l’efficacité du travail ou du capital : c’est sous cet angle que nous l’avons étudiée jusqu’ici. Mais l’innovation peut également limiter les dégâts écologiques de la production.

L’innovation permet d’éviter certains dégâts écologiques de la croissance économique. Certaines technologies permettent par exemple de se passer des énergies fossiles, responsables des émissions de CO2, soit au moment de la production de l’énergie (on sait produire de l’électricité avec des éoliennes ou des panneaux solaires, plutôt qu’avec du charbon ou du gaz naturel), soit au moment de son utilisation (on sait faire rouler des automobiles avec des moteurs électriques plutôt qu’avec des moteurs thermiques).

L’innovation permet par ailleurs de réduire certains dégâts écologiques de la croissance économique. Les progrès techniques réalisés dans l’industrie aéronautique ou l’industrie automobile ont par exemple permis d’améliorer le rendement énergétique des véhicules : grâce à une meilleure aérodynamique et grâce à des moteurs plus sobres, ceux-ci utilisent moins de carburants par kilomètres parcourus, donc émettent moins de CO2.

L’innovation permet enfin de compenser certains dégâts écologiques de la croissance économique. C’est cet espoir qui guide, par exemple, les tentatives de développement des technologies de « capture du carbone ». Contrairement aux précédentes, celles-ci ne cherchent pas à éviter les émissions les CO2, ni à les réduire : elles ont pour but de capter le CO2 une fois qu’il a été émis. En Islande, une centrale d’un genre particulier aspire l’air de l’atmosphère, et en extrait le CO2. Celui-ci est stocké puis injecté sous terre, dans des cavités géologiques ou d’anciennes mines.

Cette façon de compter sur l’innovation pour repousser les limites écologiques de la croissance fait cependant débat. Trois objections lui sont opposées.

Première objection : l’urgence. Certaines de ces innovations sont loin d’être techniquement au point, ou loin d’être économiquement rentables, donc loin de pouvoir être utilisées à grande échelle. C’est le cas pour les technologies de capture du carbone : elles sont pour l’instant peu efficaces et très coûteuses. Or le temps presse.

Deuxième objection : les dégâts écologiques collatéraux de l’innovation « verte ». Certaines innovations destinées à éviter un dégât écologique en provoquent d’autres. C’est le cas pour les éoliennes, dont les pales géantes sont faites dans des matières plastiques non recyclables. C’est le cas aussi pour les véhicules à moteur électrique, dont les batteries requièrent de grandes quantités de métaux rares, dont l’extraction suppose le creusement et le déplacement de volumes considérables de terre, ce qui détruit des paysages et des écosystèmes.

Troisième objection : l’effet-rebond. C’est le terme utilisé par les économistes pour désigner les effets paradoxaux d’une innovation qui réduit les dégâts écologiques de chaque unité produite, mais augmente les quantités vendues, ceci annulant cela. Par exemple, les progrès techniques accompli dans l’industrie aéronautique ont permis de réduire la consommation de carburant par les avions : cela a réduit la quantité de CO2 émise par kilomètre parcouru en avion. Mais cela a également réduit les coûts de production des compagnies aériennes, qui ont pu baisser leurs prix : cela a fait augmenter le nombre de voyageurs et de kilomètres parcourus en avion. Le deuxième effet a annulé le premier. 

Pour réduire les dégâts écologiques de la croissance économique certains plaident donc pour la sobriété. Cette position consiste non pas à compter sur l’innovation pour produire autrement, mais à produire moins. Cela suppose une diminution du revenu moyen, donc une révision complète de notre conception du bien-être : y sommes-nous prêts ?