Objectifs d’apprentissage :
- Savoir distinguer la mobilité sociale intergénérationnelle des autres formes de mobilité (géographique, professionnelle).
- Comprendre les principes de construction, les intérêts et les limites des tables de mobilité comme instrument de mesure de la mobilité sociale.
- Comprendre que la mobilité observée comporte une composante structurelle (mobilité structurelle) ; comprendre que la mobilité peut aussi se mesurer de manière relative indépendamment des différences de structure entre origine et position sociales (fluidité sociale) et qu’une société plus mobile n’est pas nécessairement une société plus fluide.
- À partir de la lecture des tables de mobilité, être capable de mettre en évidence des situations de mobilité ascendante, de reproduction sociale et de déclassement, et de retrouver les spécificités de la mobilité sociale des hommes et de celles des femmes.
- Comprendre comment l’évolution de la structure socioprofessionnelle, les niveaux de formation et les ressources et configurations familiales contribuent à expliquer la mobilité sociale.
I. Mobilité sociale : de quoi parle-t-on ?
Objectif d’apprentissage : savoir distinguer la mobilité sociale intergénérationnelle des autres formes de mobilité (géographique, professionnelle).
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La mobilité sociale intergénérationnelle désigne la situation d’un individu qui accède, à l’âge adulte, à un autre groupe social que celui auquel appartenait son père (ou sa mère). Elle ne doit pas être confondue avec la mobilité géographique (changement de lieu de résidence), ni avec la mobilité professionnelle (changement de profession au cours de sa carrière). Un fils d’ingénieur né à Lyon qui devient avocat dans sa ville de naissance, puis déménage à Paris pour devenir magistrat est mobile géographiquement (il change de ville) et professionnellement (il change d’emploi), mais pas socialement : dans les deux cas, il reste un fils de cadre supérieur devenu cadre supérieur lui-même.
On peut distinguer quatre trajectoires de mobilité, ou destinées sociales :
- L’immobilité sociale, ou reproduction sociale, lorsqu’un homme (ou une femme) fait partie de la même catégorie socioprofessionnelle que son père (ou sa mère) : voir l’exemple précédent.
- La mobilité sociale ascendante, ou ascension sociale, lorsqu’un homme (ou une femme) atteint une position sociale plus élevée que celle son père (ou de sa mère). Exemple : une fille de chauffeur routier (ouvriers) devenue avocate (cadres et professions intellectuelles supérieures).
- La mobilité sociale descendante, ou déclassement, lorsqu’un homme (ou une femme) occupe une position sociale plus basse que celle de son père (ou de sa mère). Exemple : un fils d’ingénieur (cadres et professions intellectuelles supérieures) devenue infirmier (professions intermédiaires).
- La mobilité sociale non verticale, lorsqu’un homme (ou une femme) fait partie d’une autre catégorie socioprofessionnelle que son père (ou sa mère), sans ascension sociale ni déclassement. Cela concerne deux types de destinées : d’une part, la mobilité de statut (un fils de salarié devenu indépendant, ou l’inverse) ; d’autre part la mobilité horizontale (la PCS du fils diffère de celle de son père, mais elle est à la même hauteur dans l’espace social : un fils d’ouvrier devenu employé, ou l’inverse).
La mobilité intergénérationnelle est au cœur de notre conception de la justice sociale, héritée de la Révolution française. Les révolutionnaires de 1789 ont voulu en finir avec une société fondée sur la naissance, où les individus héritaient de leur position sociale – noble ou roturier, riche ou pauvre – avec de très faibles chances d’en changer. Ils ont voulu une société où les destinées sociales ne sont plus liées à l’origine sociale, une société où les positions sociales les plus hautes doivent se mériter au lieu de s’hériter. Est-ce le cas ? La société française contemporaine correspond-elle à cet idéal ? Permet-elle la mobilité sociale ? A-t-elle rompu le lien entre origine et destinée ? C’est l’enjeu de ce chapitre.
II. Dans quelle mesure la société française est-elle mobile ?
A. Une société mobile, mais pas fluide
Objectif d’apprentissage : À partir de la lecture des tables de mobilité, être capable de mettre en évidence des situations de mobilité ascendante, de reproduction sociale et de déclassement.
1. Une société mobile
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La société française est une société mobile. Les tables de mobilité montrent en effet, non seulement que la société française permet la mobilité sociale, mais que celle-ci est la destinée sociale la plus fréquente. En 2023, les deux tiers des hommes âgés de 30 à 59 ans appartiennent à une autre catégorie socioprofessionnelle que celle de leur père. Seuls les fils de cadres, font exception : un peu plus de la moitié d’entre eux sont immobiles.
Ces trajectoires de mobilité sont variées. Elle peuvent être ascendantes (par exemple, 31% des fils de professions intermédiaires sont devenus cadres supérieurs), descendantes (20 % des fils de professions intermédiaires sont devenus ouvriers ou employés qualifiés, 7 % ouvriers ou employés non qualifiés), ou non verticales (par exemple, 22% des fils d’artisans, commerçants, ou chefs d’entreprise deviennent professions intermédiaires). Au total, toutes origines sociales confondues, la mobilité ascendante des hommes est une destinée environ deux fois plus probable que leur déclassement.
Notons que ces trajectoires de mobilité sont généralement courtes, c’est-à-dire vers un groupe socioprofessionnel peu éloigné de celui du père. Ainsi, parmi les fils de cadres déclassés, ceux qui deviennent professions intermédiaires (22%) sont plus nombreux que ceux qui deviennent employés ou ouvriers qualifiés (11%), eux-mêmes plus nombreux que ceux qui deviennent employés et ouvriers non qualifiés (4%) ; symétriquement, parmi les fils d’employés ou ouvriers non qualifiés qui ont connu une ascension sociale, ceux qui deviennent employés ou ouvriers qualifiés (40%) sont plus nombreux que ceux qui deviennent professions intermédiaires (21%), eux-mêmes plus nombreux que ceux qui deviennent cadres (13%).
La société française est donc bien une société mobile, même si la reproduction sociale existe, et même si les mobilités longues sont rares.
2. … mais pas fluide
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La société française, on l’a vu, est une société qui permet la mobilité sociale. Elle n’est pas pour autant parfaitement fluide. La fluidité sociale, ou mobilité relative, mesure le lien entre origine sociale et destinée sociale. Une société parfaitement fluide serait une société dans laquelle la position sociale des individus ne dépendrait pas de leur origine sociale. Autrement dit une société dans laquelle les hommes issus du groupe social X auraient les mêmes chances, statistiquement, d’accéder au groupe social Y que ceux qui sont issus des groupes Y ou Z. Autrement dit, une société dans laquelle prévaudrait une pleine égalité des chances.
Est-ce le cas pour la société française ? Non. Quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle, en France, aujourd’hui, la probabilité de devenir X est toujours plus forte pour un fils de X que pour un fils de Y ou Z. L’écart est particulièrement fort lorsqu’on compare les destinées sociales des groupes sociaux les plus éloignés, et leurs chances respectives d’accéder aux professions les mieux rémunérées et les plus prestigieuses : les fils de cadres supérieurs ont 4,3 fois plus de chances de devenir eux-mêmes cadre supérieur que les fils d’employés ou d’ouvriers peu qualifiés.
L’écart est encore plus grand si on le mesure à l’aide des odds ratios, un outil statistique qui permet d’affiner la comparaison des destinées sociales en annulant la part de la mobilité due à la transformation de la structure sociale (voir plus bas). En 2023, les fils de cadres supérieurs ont 12,8 fois plus de chances de devenir cadre supérieur plutôt qu’employé ou ouvrier peu qualifié. À la même date, les fils d’employés ou d’ouvriers peu qualifiés ont 1,5 fois moins de chances de devenir cadre supérieur plutôt qu’employé ou ouvrier peu qualifié. Au total, les fils de cadres supérieurs ont donc 19,1 fois plus de chances que les fils d’employés ou d’ouvriers peu qualifiés de devenir cadres supérieur plutôt qu’employés ou ouvriers peu qualifiés.
La société française n’est donc qu’en partie conforme aux idéaux de la Révolution française. Elle s’en rapproche, puisqu’elle est mobile : les individus ne sont plus cloués à leur origine sociale. Mais elle est loin de les avoir atteints, puisqu’on observe une forte inégalité des chances : les destinées sociales sont liées, aujourd’hui encore, à l’origine sociale, c’est-à-dire à la naissance.
B. Les spécificités de la mobilité sociale des femmes
Objectif d’apprentissage : à partir de la lecture des tables de mobilité, être capable (…) de retrouver les spécificités de la mobilité sociale des hommes et de celles des femmes.
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La mobilité sociale intergénérationnelle des femmes a des spécificités par rapport à celle des hommes. Les tables de mobilité courantes comparent la catégorie socioprofessionnelle d’hommes adultes à celle de leur père. Mais on peut également comparer la catégorie socioprofessionnelle de femmes adultes à celle de leur père, ou à celle de leur mère. Quels sont alors les points communs, et quelles sont les différences, entre les destinées des femmes et celle des hommes ?
Les destinées des femmes et celles des hommes ont deux points communs. D’une part, la mobilité est une destinée plus fréquente que l’immobilité. D’autre part, la mobilité ascendante est une destinée plus fréquente que le déclassement. Cependant, la mobilité des femmes par rapport à leur mère est encore plus fréquente que celle des hommes par rapport à leur père (respectivement 70% et 65%), tout comme leur mobilité ascendante (respectivement 40% et 28%).
Pourquoi ? Parce que les inégalités professionnelles entre hommes et femmes ont diminué entre la génération des mères et celles des filles. En effet, dans la génération des pères et des mères, les femmes, moins diplômées et pénalisées professionnellement par la répartition inégale des tâches parentales et domestiques, étaient beaucoup moins nombreuses que les hommes à accéder aux emplois les plus qualifiés et aux positions hiérarchiques les plus hautes, c’est-à-dire aux emplois de cadres supérieurs. Cette inégalité persiste dans la génération des fils et des filles, mais elle s’est atténuée : les femmes, désormais aussi diplômées que les hommes, sont nettement plus nombreuses que leurs mères à accéder aux emplois de cadres supérieurs, même si des obstacles liées au genre pénalisent encore leur carrière par rapport aux hommes. Il est donc plus probable d’être une femme cadre supérieure dont la mère n’était pas cadre supérieure (mobilité ascendante), que d’être un homme cadre supérieur dont le père n’était pas cadre supérieur. Pour le dire autrement : les filles n’arrivent pas tout à fait aussi haut que les fils, mais elles partent de beaucoup plus bas, donc leur mobilité est plus grande.
Remarque : c’est le contraire lorsqu’on compare la mobilité des femmes par rapport à leur père et celle des hommes par rapport à leur père. Cette fois, la mobilité ascendante des femmes est légèrement plus faible que celle des hommes (respectivement 22% et 27%). Pourquoi ? Parce que des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, bien qu’atténuées, persistent : les femmes sont moins nombreuses que les hommes à devenir cadre supérieure. Du coup, lorsqu’on les compare au même parent (leur père), la mobilité ascendante des femme est plus faible que celle des hommes.
La mobilité sociale intergénérationnelle des femmes a donc des spécificités par rapport à celle des hommes, qui s’expliquent à la fois par la diminution et par la persistance des inégalités professionnelles entre hommes et femmes d’une génération à l’autre.
C. Intérêt et limites des tables de mobilité
Objectif d’apprentissage : comprendre les principes de construction, les intérêts et les limites des tables de mobilité comme instrument de mesure de la mobilité sociale.
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On l’a vu, la mobilité sociale intergénérationnelle est mesurée à l’aide d’un outil statistique spécifique : les tables de mobilité. Comment sont-elles construites ? Quel est leur intérêt ? Quelles sont leurs limites ?
Leur principe de construction est le suivant. On enquête auprès d’individus âgés de 35 à 59 ans – soit un âge au-delà duquel il est peu probable qu’ils changent de catégorie socioprofessionnelle – et on recueille deux informations : leur profession, et celle de leur père, que l’on classe dans les catégories socioprofessionnelles correspondantes. On regroupe ensuite les individus ayant la même origine sociale (par exemple, tous les fils d’agriculteurs), puis on les classe par catégorie socioprofessionnelle : cela permet de dénombrer tous les fils de X devenus eux-mêmes X, Y ou Z (par exemple, les fils d’agriculteurs devenus eux-mêmes agriculteurs, les fils d’agriculteurs devenus cadres supérieurs, les fils d’agriculteurs devenus professions intermédiaires, etc.)
Ces tables de mobilité présentent un très grand intérêt sociologique : elles permettent d’analyser les destinées sociales, en répondant à deux questions importantes. 1) Quel est le degré de mobilité intergénérationnel ? Autrement dit : quelle est la proportion d’individus d’une origine sociale donnée qui accèdent à une autre position sociale ? 2) Quel est le degré de fluidité de la société française ? Autrement dit : les fils de X et les fils de Y ont-ils les mêmes chances de devenir X, Y ou Z ? On l’a vu : la réponse est négative.
Les tables de mobilité présentent cependant plusieurs limites :
- La principale tient au fait que la mobilité observée dépend de la classification sociologique utilisée. Plus la classification utilisée comporte de catégories, plus il sera probable qu’un fils n’ait pas la même profession que son père, donc plus la proportion d’individus mobiles sera élevée. Inversement, si on regroupe les individus dans des catégories plus larges, on réduit la probabilité qu’un individu change de catégorie par rapport à son père. Par exemple, lorsqu’on utilise les PCS, une classification à 6 catégories, on observe que les 2/3 des hommes environ sont mobiles par rapport à leur père : cette proportion serait nettement moindre dans une classification à 2 catégories, de type marxiste (propriétaires des moyens de production / salariés).
- Deuxième limite : les tables de mobilité courantes ne permettent pas les comparaisons internationales. La classification par PCS est en effet franco-française. Elle n’est pas utilisée dans les autres pays, par exemple, dans les pays anglophones, où les sociologues classent les « professionals » à part : il s’agit de l’équivalent de nos professions libérales, fondues avec les cadres et professions intellectuelles supérieures dans nos PCS. Les fils d’ingénieurs devenus médecins sont donc mobiles dans la classification des pays anglophones, alors qu’ils sont immobiles dans notre classification socioprofessionnelle. Il est certes possible d’utiliser une classification plus universelle : les tranches de revenu, en comparant celle du fils à celle du père. Mais ce qu’on gagne en capacité à comparer les sociétés, on le perd en précision pour chacune d’entre elle : on sait en effet que la structure sociale ne se réduit pas aux inégalités de revenus.
- Troisième limite : cette enquête repose sur les réponses des enquêtés aux questions qu’on leur pose. Or certains d’entre eux peuvent fausser leur réponse (si l’enquêté a honte de sa profession, il peut mentir à l’enquêteur) ou se tromper (certains enquêtés ne connaissent pas la profession exacte de leur père). C’est ce qu’on appelle un biais déclaratif.
II. Comment expliquer la mobilité (et l’immobilité) sociale(s) ?
A. Le rôle de l’évolution de la structure socio-professionnelle
1. La mobilité sociale observée s’explique en partie par les transformations de la structure socioprofessionnelle.`
Objectif d’apprentissage : Comprendre que la mobilité observée comporte une composante structurelle (mobilité structurelle). (…) Comprendre comment l’évolution de la structure socioprofessionnelle (…) contribue à expliquer la mobilité sociale.
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La mobilité sociale observée s’explique en partie par les transformations de la structure socioprofessionnelle.
En effet, entre la génération des pères et celle des fils, la gamme des emplois disponibles s’est transformée. Il y a plus de cadres supérieurs et de professions intermédiaires dans la génération des fils que dans celle des pères. Inversement il y a moins d’agriculteurs et moins d’ouvriers. Cela ne résulte pas de décisions individuelles, mais des mutations de l’économie et de la société françaises, notamment la salarisation et l’élévation du niveau de qualification des emplois : l’agriculture s’est mécanisée et concentrée, ce qui a détruit des emplois agricoles ; le progrès technique et l’internationalisation des chaînes de valeur ont créé des emplois qualifiés (cadres, professions intermédiaires), et détruit des emplois industriels peu qualifiés (ouvriers).
Ces transformations de la structure des emplois disponibles ont provoqué des trajectoires de mobilité. Même s’ils l’avaient voulu, tous les fils d’ouvriers n’auraient pas pu devenir ouvriers à leur tour, puisqu’il y a moins d’emplois ouvriers que dans la génération de leurs pères : ils sont donc devenus autre chose. Symétriquement, même si tous les fils de cadres étaient devenus cadres, ils n’auraient pas suffi à remplir tous les emplois de cadres, puisque ceux-ci sont plus nombreux que dans la génération de leurs pères. Des fils d’ouvriers « expulsés » de cette catégorie socioprofessionnelle en recul, ont été comme « aspirés » parmi les cadres supérieurs, catégorie socioprofessionnelle en essor.
On appelle mobilité structurelle cette part de la mobilité sociale qui s’explique par l’évolution de la structure sociale. Globalement ascendante, elle explique environ un tiers de la mobilité observée. Elle permet de comprendre pourquoi la mobilité sociale des hommes par rapport à leur père est plus fréquemment ascendante que descendante : globalement, la structure des emplois s’est déplacée « vers le haut » de l’espace social, entraînant les fils dans une trajectoire ascensionnelle. C’est ce qu’on nomme parfois « l’ascenseur social »
2. Une société plus mobile n’est donc pas nécessairement plus fluide
Objectif d’apprentissage : Comprendre (…) qu’une société plus mobile n’est pas nécessairement une société plus fluide.
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La mobilité observée (la proportion de fils appartenant à une PCS différente de celle de leur part) est le résultat de deux facteurs : les transformations de la structure socioprofessionnelle, et la fluidité sociale. Il est possible de mesurer le poids de chacun de ces facteurs : on découvrira alors qu’une une société plus mobile n’est pas nécessairement plus fluide.
On appelle mobilité structurelle la part de la mobilité observée qui s’explique par la transformation de la structure socioprofessionnelle entre la génération des pères et celle des fils : on l’a vu, s’il y a moins d’emplois d’ouvriers et plus d’emplois de cadres dans la génération des pères que dans celle des fils, alors, nécessairement, des fils d’ouvriers vont devenir cadres. L’ampleur de la mobilité structurelle varie d’une société à l’autre et d’une époque à l’autre. Elle sera faible si la structure socioprofessionnelle change peu entre la génération des pères et celle des fils. Elle sera élevée si, au contraire, la structure socioprofessionnelle change beaucoup d’une génération à l’autre. Elle augmentera si ces changements s’accélèrent. Elle diminuera si ces changements ralentissent.
On appelle mobilité nette la part restante. À quoi correspond-elle ? C’est la part de la mobilité observée qui dépend de la fluidité sociale : quant la mobilité des individus ne vient pas des transformations de la structure socioprofessionnelle, c’est qu’elle vient de la capacité de la société étudiée à redistribuer les cartes à chaque génération. L’ampleur de la mobilité nette varie, elle aussi, d’une société à l’autre et d’une époque à l’autre. Elle sera élevée dans une société très fluide, où les chances pour un fils d’ouvriers de devenir cadre sont élevées, tout comme celles des fils de cadre de devenir ouvrier ; elle sera faible dans une société peu fluide, où la plupart des fils d’ouvrier deviennent ouvriers, et la plupart des fils de cadres deviennent cadres. Elle augmentera si la fluidité sociale s’accroît. Elle diminuera si la fluidité sociale diminue.
Cela a une conséquence : une société peut devenir plus mobile, sans pour autant devenir plus fluide. En effet, si la mobilité observée augmente, cela peut être entièrement dû à une augmentation de la mobilité structurelle (sous l’effet d’une accélération des transformations de la structure sociale), sans aucune augmentation de la mobilité nette (la fluidité sociale restant stable). Imaginons une société où, en 1970, 50% des hommes sont mobiles : des transformations de la structure sociale entre leur génération et celle de leur père expliquent la moitié de ces trajectoires de mobilité (mobilité structurelle = 25%), et la fluidité sociale l’autre moitié (mobilité nette = 25%). Entre 1970 et 2015, les transformations de la structure sociale ont été encore plus importantes : la mobilité structurelle a doublé (50%). La fluidité sociale, elle, ne s’est pas améliorée : la mobilité nette reste donc de 25%. La mobilité observée a donc augmenté (50% + 25% = 75%), sans pour autant que la société soit devenue plus fluide !
Qu’en est-il pour la société française ? Elle est à la fois plus mobile et plus fluide qu’en 1970. La mobilité observée a augmenté : la moitié des hommes environ étaient mobiles en 1970 (50%), les deux tiers en 2015 (65%). La mobilité structurelle a diminué : elle était de 40% en 1970, elle est de 25% en 2015. Pourquoi ? Parce que les transformations de la structure socioprofessionnelle ont ralenti. La mobilité nette, elle, a augmenté : elle est passée de 10% en 1970 à 40% en 2015. Pourquoi ? Parce que la fluidité sociale s’est accrue, notamment grâce à une démocratisation du système scolaire, comme on le verra. Les odds ratios le confirment : en 1970, un fils de cadre avait plus de 100 fois plus de chances qu’un fils d’ouvrier de devenir cadre plutôt qu’ouvrier, contre environ 20 fois plus en 2015 : une inégalité des chances persiste, mais elle a diminué.
B. Le rôle des niveaux de formation
Objectif d’apprentissage : Comprendre comment (…) les niveaux de formation (…) contribuent à expliquer la mobilité sociale.
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On a vu précédemment que la mobilité sociale s’explique en partie par des transformations de la structure des emplois, sur lesquelles les individus ont peu de prise. Cependant, d’autres facteurs interviennent : notamment les niveaux de formation acquis par les individus, principalement grâce aux études qu’ils mènent.
Le niveau de diplôme atteint par les individus est en effet un déterminant majeur du type d’emploi, donc de la position sociale, à laquelle ils accèdent. Par exemple, 48% des diplômés de l’enseignement supérieur long (diplôme supérieur à bac + 3) deviennent cadres contre moins de 1% pour les enquêtés sans diplôme, alors que 84% des personnes sans diplôme ou titulaires du seul brevet deviennent ouvriers ou employés, contre 14% pour les diplômés de l’enseignement supérieur long.
Conséquence : un enfant d’ouvrier peut, grâce à un diplôme de l’enseignement supérieur long, devenir cadre (mobilité verticale ascendante). Inversement, un enfant de cadre, s’il quitte le système scolaire sans autre diplôme que le brevet, a de fortes chances de devenir employé ou ouvrier peu qualifié (mobilité verticale descendante). De fait, on observe ce type de trajectoire dans les tables de mobilité. L’école est donc bien un facteur de mobilité sociale.
La démocratisation de l’école a donc contribué à l’augmentation de la mobilité et de la fluidité sociales. Si la société française est aujourd’hui à la fois plus mobile et plus fluide qu’en 1970, comme on l’a vu, c’est notamment parce qu’aujourd’hui, plus d’enfants d’ouvriers et d’employés accèdent à l’enseignement supérieur, ce qui a accru leurs chances de devenir cadres .
La société française serait-elle devenue, grâce à la démocratisation de son système scolaire, plus méritocratique ? Il faut fortement nuancer cet optimise : l’accès aux diplômes reste étroitement lié à l’origine sociale, comme nous allons le voir.
C. Le rôle des ressources et des configurations familiales
Objectif d’apprentissage : Comprendre comment les ressources et configurations familiales contribuent à expliquer la mobilité sociale.
1. Les ressources familiales contribuent à l’immobilité sociale
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On a découvert deux facteurs qui permettent d’expliquer la mobilité sociale : les transformations de la structure sociale, et le diplôme. Il faut maintenant dégager les causes de l’immobilité et de l’inégalité des chances. Pourquoi la moitié des fils de cadres supérieurs le deviennent-ils eux-mêmes (= immobilité) ? Et pourquoi ont-ils cinq fois plus de chances de le devenir que les fils d’ouvriers non qualifiés (= inégalité des chances) ? Principalement en raison des inégalités de ressources familiales.
Les ressources que les parents mettent à la disposition de leurs enfants, très inégales, pèsent en effet fortement sur la destinée sociale de ces derniers. Elles jouent de trois manières, à trois moments de l’existence sociale : en influençant les résultats scolaires dès la petite enfance, en façonnant les stratégies d’orientation dans l’enseignement supérieur, et en influençant les débuts de la vie professionnelle.
- Dès le plus jeune âge, les performances scolaires des enfants sont en effet influencées par les ressources économiques et culturelles de leurs parents. Avoir des parents aux ressources économiques élevées, cela permet d’acheter des cours particuliers, bien sûr, mais aussi de disposer de meilleures conditions de travail à la maison (une chambre à soi, un ordinateur à soi, etc.), et de pouvoir se consacrer pleinement à ses études, sans avoir à exercer un emploi parallèlement, pour les financer. Les ressources culturelles des parents jouent plus encore : les recherches de Pierre Bourdieu et de ses successeurs, Bernard Lahire notamment, ont montré l’avantage scolaire invisible que crée, pour les enfants de cadre, la familiarité avec les œuvres étudiées à l’école, avec le registre de langue valorisé à l’école, avec le système scolaire que leur socialisation leur transmet : là où les enfants d’ouvriers, pour réussir à l’école, ne disposent que des ressources culturelles de l’école, les enfants de cadres, eux, disposent, en plus, de ressources culturelles familiales. Mieux dotés en capital économique et culturel, les enfants de cadres ont donc, en moyenne, de meilleurs résultats scolaires que les enfants d’ouvriers non qualifiés. En conséquence, ils redoublent moins, décrochent moins, ont un meilleur taux de réussite au baccalauréat, et accèdent plus facilement à l’enseignement supérieur long, notamment le plus sélectif. Ils ont donc de meilleures chances d’accéder aux emplois de cadres supérieurs.
- Les ressources familiales influencent également les choix d’orientation dans l’enseignement supérieur. Les ressources économiques déterminent d’abord, très directement, la possibilité d’accéder à l’enseignement supérieur payant, parfois très coûteux. Mais elles façonnent plus subtilement les choix, comme l’a montré Raymond Boudon. Ceux-ci résultent d’une comparaison, par les étudiants et leur famille, entre les coûts d’une année d’étude supplémentaire et ses gains. Or le poids des coûts et l’estimation des gains varient selon les catégories socioprofessionnelles. En proportion de leurs revenus respectifs, une année d’étude supplémentaire est plus coûteuse pour des parents ouvriers que pour des parents cadres. Quant aux gains d’une année d’étude supplémentaire, ils diminuent dès que le niveau de diplôme des parents est dépassé par leur enfants : il y a moins de gain pour un fils d’ouvriers à prolonger ses études au-delà de bac+2, puisque ce diplôme est suffisant pour assurer son ascension sociale, que pour un fisl de cadre, pour lequel, au contraire, ce niveau de diplôme expose au déclassement. Les fils d’ouvriers et leurs parents privilégient donc l’enseignement supérieur court, alors que les fils de cadres supérieurs et leurs parents privilégient l’enseignement supérieur long. Là encore, cela accroît les chances des enfants de cadres supérieurs de le devenir eux-mêmes.
- Cette inégalité des chances scolaires est renforcée par l’influence des ressources familiales après la scolarité. Le capital social – c’est-à-dire l’ensemble des relations – d’un père cadre facilitera l’insertion professionnelle de son fils, lui donnant ainsi plus de chances de devenir cadre qu’un fils d’ouvrier de même niveau de diplôme, ou réduisant le risque de déclassement en cas d’échec scolaire. Quant au capital économique, sa transmission par héritage facilite elle aussi l’accès aux emplois les mieux rémunérés : c’est le cas lorsqu’un père transmet à son fils la propriété et la direction d’une entreprise familiale, ou lorsqu’un fils crée une entreprise grâce au patrimoine familial dont il hérite.
On le voit, les ressources familiales, qui varient très fortement selon la catégorie socioprofessionnelle des parents, influencent considérablement la destinée sociale des enfants : les inégalités dans la génération des parents se reproduisent donc dans la génération des enfants.
2. Les configurations familiales permettent des trajectoires improbables
Podcast : https://open.spotify.com/episode/4JtDZsan0afo72vVpZegvE?si=4jOFjzbsSfW3TWVIIDvF8Q
On a vu que les ressources parentales influencent fortement la destinée sociale des enfants. Pourtant, on observe de nombreuses trajectoires improbables, dont il faut comprendre les causes. Pourquoi des enfants issus de familles très dotées en ressources échouent-ils scolairement ? Comment des enfants issus de familles très démunies accèdent-ils à l’enseignement supérieur long, donc aux emplois les plus qualifiés ? Pourquoi, alors qu’ils ont les mêmes parents, donc les mêmes ressources, observe-t-on des différence de destinées entre frères et sœurs ? Ces questions nous invitent à explorer les effets des configurations familiales.
La notion de configuration familiale désigne la structure du couple parental d’une part (disponibilité respective du père et de la mère, séparation éventuelle, intervention éducative d’autres adultes, comme une tante ou une grand-mère, etc.), la structure de la fratrie d’autre part (nombre d’enfants, place de chacun dans la fratrie, genre des enfants, écarts d’âge, etc.). Ces caractéristiques sont susceptibles d’influencer la destinée sociale des enfants, et d’expliquer des trajectoires de mobilité improbables, vers le haut ou vers le bas.
Bernard Lahire décrit ainsi un fils de cadre supérieur en situation d’échec scolaire, pour des raisons qui tiennent à la structure du couple parental : son père, cadre supérieur, est trop peu disponible pour lui transmettre son capital culturel ; le capital économique de ce dernier permet à sa mère de rester au foyer, et de se consacrer entièrement à l’éducation de l’enfant, mais elle a interrompu sa scolarité tôt, ce qui la prive – ainsi que son fils – de l’aisance face à l’univers scolaire qui caractérise habituellement les milieux favorisés. Il est donc peu probable qu’il accède à l’enseignement supérieur, et devienne lui-même cadre.
Inversement, Stéphane Beaud étudie une fratrie de huit enfants d’immigrés algériens très peu dotés en capital culturel et économique, qui échappent à leur destinée probable. Les deux sœurs aînées ont sur-réussi scolairement, du fait de leur position d’aînées (qui leur donne un devoir de réussite particulier) et de leur statut de filles (qui les a davantage confinées dans l’espace domestique que les garçons, donc préservées des sociabilités de rue, scolairement pénalisantes). Puis, elles ont mis à la disposition de leurs frères le capital culturel (aide aux devoirs, à la rédaction de CV, etc.) et économique (un appartement, qui permet aux garçons de se couper des mauvaises influences du quartier) qu’elles avaient accumulé, permettant à ces derniers d’accéder à une situation professionnelle plus stable que leurs pairs.
Ce genre d’analyse permet de nuancer le rôle de la famille dans les destinées sociales : si le volume inégal des ressources familiales tend à engendrer une immobilité et une inégalité des chances, les configurations familiales, elles, peuvent engendrer des mobilités ascendantes ou descendantes.