Quelle action publique pour l’environnement ?

Objectifs d’apprentissage

Savoir identifier les différents acteurs (pouvoirs publics, ONG, entreprises, experts, partis, mouvements citoyens) qui participent à la construction des questions environnementales comme problème public et à leur mise à l’agenda politique ; comprendre que ces acteurs entretiennent des relations de coopération et de conflit.

Comprendre que l’action publique pour l’environnement articule différentes échelles (locale, nationale, européenne, mondiale).

En prenant l’exemple du changement climatique, connaître les principaux instruments dont disposent les pouvoirs publics pour faire face aux externalités négatives sur l’environnement : réglementation, marchés de quotas d’émission, taxation, subvention à l’innovation verte ; comprendre que ces différents instruments présentent des avantages et des limites, et que leur mise en œuvre peut se heurter à des dysfonctionnements de l’action publique ;

Comprendre qu’en présence de bien commun les négociations et accords internationaux liés à la préservation de l’environnement sont contraints par des stratégies de passager clandestin et les inégalités de développement entre pays.

I. L’action publique pour l’environnement implique différentes échelles et différents acteurs

A. L’action publique pour l’environnement articule différentes échelles

Objectifs d’apprentissage : comprendre que l’action publique pour l’environnement articule différentes échelles (locale, nationale, européenne, mondiale).

Qu’est-ce que l’action publique pour l’environnement ? Il s’agit de l’ensemble des politiques publiques qui ont pour objectif de résoudre des problèmes écologiques. Dans ce chapitre, nous nous centrerons sur les politiques climatiques, c’est-à-dire sur l’ensemble des mesures prises ou envisagées pour diminuer les émissions humaines de CO2, responsables d’un réchauffement climatique dont a vu dans le chapitre sur la croissance économique qu’il pose de redoutables problèmes, indissociablement écologiques et économiques.

L’action publique pour l’environnement articule différentes échelles :

Ces différentes échelles sont complémentaires. Sans les échelles locales, régionales et nationales, les accords internationaux ne seraient pas mis en œuvre, puisque ce sont les États, les institutions régionales et les métropoles qui disposent des moyens d’agir. Sans coordination internationale, des politiques publiques nationales et locales isolées resteraient vaines, puisque le problème est mondial.

B. Différents acteurs participent à la construction des questions environnementales comme problème public

Objectifs d’apprentissage : savoir identifier les différents acteurs (pouvoirs publics, ONG, entreprises, experts, partis, mouvements citoyens) qui participent à la construction des questions environnementales comme problème public et à leur mise à l’agenda politique ; comprendre que ces acteurs entretiennent des relations de coopération et de conflit.

Les politiques publiques pour l’environnement ne découlent pas mécaniquement de la gravité du problème qu’elles sont censées résoudre. Comme toutes les politiques publiques, elles sont l’aboutissement d’un processus de construction d’un problème public et de mise à l’agenda politique. Ce processus désigne l’ensemble des étapes par lesquelles un problème (par exemple, le réchauffement climatique) est pris en charge par les pouvoirs publics. Celui-ci peut être décomposé en quatre grandes étapes :

  1. Identifier le problème. Pour que des politiques climatiques aient été mises en œuvre, il a d’abord fallu découvrir le phénomène du réchauffement climatique, le mesurer, en comprendre les causes et les conséquences.
  2. Cadrer le problème. Identifier un problème ne suffit pas à faire une politique publique. Il faut également penser des solutions. Puisque le réchauffement climatique est dû aux émissions humaines de CO2, il faut les réduire.
  3. Rendre le problème public. Pour qu’une politique publique soit mise en oeuvre, il ne suffit pas que le problème et ses solutions soient identifiés : il faut convaincre le public, les médias, et les pouvoirs publics de la nécessité d’agir.
  4. Mettre en oeuvre une politique publique. Il ne suffit pas que la nécessité d’agir soit connue de tous pour que les pouvoirs publics agissent effectivement. Il faut d’abord que les acteurs politiques mettent la question à l’agenda politique, c’est-à-dire qu’ils décident d’en faire un objectif. Il faut ensuite qu’ils conçoivent les moyens nécessaires pour atteindre cet objectif : des lois, des budgets, des instruments, etc.

Ce processus implique de nombreux acteurs :

Ces différents acteurs entretiennent des relations de coopération, mais aussi de conflit. Ils peuvent d’abord entretenir des relations de coopération. On peut en donner plusieurs exemples :

Mais ces différents acteurs peuvent également s’affronter :

La multiplicité des acteurs, leurs intérêts divergents, leurs conflits, expliquent la lenteur du processus de construction de l’environnement — en particulier, du réchauffement climatique — comme un problème public. Les premières alertes sur le réchauffement climatique ont été lancées dans les années 1960 : 60 ans plus tard, les émissions mondiales de CO2 augmentent toujours.

II. Quels instruments pour les politiques climatiques ?

Objectifs d’apprentissage : connaître les principaux instruments dont disposent les pouvoirs publics pour faire face aux externalités négatives sur l’environnement : réglementation, marchés de quotas d’émission, taxation, subvention à l’innovation verte ; comprendre que ces différents instruments présentent des avantages et des limites, et que leur mise en œuvre peut se heurter à des dysfonctionnements de l’action publique.

A. Un objectif commun à tous les instruments des politiques climatiques : faire face à des externalités négatives

Outre leurs propres investissements, les pouvoirs publics peuvent utiliser quatre instruments pour mettre en oeuvre une politique climatique : la réglementation, la taxation, les subventions à l’innovation verte, et les marchés de quotas d’émissions.

Tous servent le même objectif : amener les agents économiques (ménages et entreprises) à modifier leurs choix (de consommation pour les uns, de production pour les autres), afin qu’ils réduisent les émissions de CO2 dont ils sont responsables. D’un point de vue économique les émissions de CO2 constituent une externalité négative. Une externalité négative est un coût infligé par l’activité d’un agent économique à d’autres agents économiques, sans qu’il le prenne en charge. C’est bien le cas pour les émissions de CO2 : le CO2 émis par un transporteur routier européen contribue à provoquer des incendies en Australie ; le transporteur ne contribue pas à la réparation des dégâts. Les externalités négatives sont des défaillances de marché : elles créent une situation où les mécanismes économiques habituels (une coordination entre agents économiques par l’intermédiaires des prix) ne fonctionnent plus et où il revient donc aux pouvoirs publics d’intervenir.

L’objectif économique des pouvoirs publics lorsqu’ils mènent des politiques climatiques est donc de faire face à une externalité négative. Comment ? De trois manières :

Examinons ces quatre instruments dans le détail.

B. Quatre instruments principaux : réglementation, taxation, subvention à l’innovation verte, marchés de quotas d’émission 

1. La réglementation

Pour limiter les émissions de CO2 et faire face aux externalités négatives qu’elles engendrent, les pouvoirs publics peuvent utiliser un premier instrument : la réglementation.

Réglementer, cela consiste à édicter des règles, ou normes, c’est-à-dire des obligations et/ou des interdictions. La réglementation est un instrument politique qui, contrairement aux trois autres, repose sur la contrainte : les pouvoirs publics ne laisse pas d’autre choix aux acteurs économiques que de s’y conformer ; s’ils ne le font pas, ils sont sanctionnés.

Ces normes peuvent concerner les ménages : c’est le cas par exemple pour l’obligation de procéder à un « diagnostic de performance énergétique » (DPE) lorsqu’on est propriétaire d’un logement, ou pour l’interdiction de circuler avec une automobile fortement émettrice de CO2 dans une « zone à faibles émissions » (ZFE). Elles peuvent également concerner les entreprises : c’est le cas par exemple pour les normes d’isolation thermique auxquelles est soumise l’industrie du bâtiment, ou pour les normes d’émissions de CO2 par véhicule et par kilomètre auxquelles sont soumis les industriels de l’automobile. 

La réglementation est un instrument de politique climatique qui, par rapport aux autres instruments, a un avantage important : son efficacité écologique est assurée, dès lors qu’elle est effectivement appliquée. En effet, face à une norme, les agents économique n’ont pas d’autre choix que de modifier leurs comportements : leurs émissions de CO2 vont donc baisser à coup sûr. Ce n’est pas le cas pour les instruments incitatifs : une taxe ou un marché de quotas d’émissions peuvent être moins efficaces écologiquement s’ils ne sont pas suffisamment incitatifs. Cela a longtemps été le problème du marché européen du carbone, par exemple, on le verra.

Mais la réglementation a également des défauts. Elle en a trois principaux :

2. La taxation

Pour limiter les émissions de CO2 et faire face aux externalités qu’elles engendrent, les pouvoirs publics peuvent utiliser un deuxième instrument : la taxation. C’est un instrument incitatif, contrairement à la réglementation. Son fonctionnement est le suivant :

Par rapport à la réglementation, la taxation a deux avantages :

La taxation a cependant plusieurs défauts :

3. Les subventions à l’innovation verte

Pour limiter les émissions de CO2 et faire face aux externalités qu’elles engendrent, les pouvoirs publics peuvent utiliser un troisième instrument : les subventions à l’innovation verte.

C’est un instrument incitatif, comme la taxation. Mais contrairement à la taxation, qui crée une incitation en rendant plus coûteuse les émissions de CO2, les subventions vise à créer une incitation en réduisant le coût de réduction des émissions. Une subvention est en effet une aide financière de l’État à un agent économique, conditionnée à un certain comportement. Les subventions à l’innovation verte sont ainsi accordées aux entreprises qui développent de nouveaux produits ou emploient de nouveaux procédés de production, moins émetteurs de CO2 que ceux qu’ils remplacent. On peut en donner plusieurs exemple.

Par rapport aux autres instruments de politique climatique, les subventions ont deux avantages :

Elles ont cependant plusieurs limites :

4. Les marchés de quotas d’émission

Pour limiter les émissions de CO2 et faire face aux externalités qu’elles engendrent, les pouvoirs publics peuvent utiliser un quatrième instrument : les marchés de quotas d’émissions (ou marchés de droits à polluer).

Cet instrument combine une logique de contrainte et une logique d’incitation :

Cet instrument cumule les avantages de la réglementation et ceux de la taxation :

Les marchés de quotas d’émission ont cependant des limites :

III. Le partage des coûts des politiques climatiques : un enjeu central des accords internationaux

Objectifs d’apprentissage : comprendre qu’en présence de bien commun les négociations et accords internationaux liés à la préservation de l’environnement sont contraints par des stratégies de passager clandestin et les inégalités de développement entre pays.

A. Les accords climatiques internationaux se heurtent à des stratégies de passager clandestin

On a vu dans la première partie que l’action publique pour l’environnement – et notamment les politiques climatiques – se joue à l’échelle mondiale. Nous allons voir que les négociations et les accords internationaux se heurtent à deux obstacles économiques, tous deux liés aux coûs des politiques climatiques : des stratégies de passager clandestin, et les inégalités de développement entre pays.

Les accords internationaux se heurtent d’abord à des stratégies de passager clandestin. Les statégies de passagers clandestin adviennent lorsque les coûts d’une action sont supportés par ceux qui la mènent, alors que les gains profitent aussi à ceux qui ne la mènent pas : dans ces conditions, la stratégie la plus rationnelle consiste à ne rien faire. C’est le cas pour les politiques climatiques.

En effet, quel que soit l’instrument retenu, les politiques climatiques ont un coût, qui ne pèse que sur les agents économiques du pays qui les met en oeuvre : elles sont coûteuses pour les ménages du pays étudié, qui doivent acheter des biens plus chers ou payr des taxes carbones, coûteuses pour ses entreprises qui doivent modifier leurs produits ou leurs procédés, ou acheter des quotas d’émissions, et coûteuses pour l’Etat, s’il distribue des subventions à l’innovation verte. Mais les gains des politiques climatiques eux bénéficient à tous les pays : les réductions d’émissions de CO2 réalisées en Europe limitent le réchauffement climatique sur toute la planète, ce qui limite les pertes économiques qu’il induit (destruction de capital, moindre quantité de travail, moindre PGF) dans tous les pays, même ceux qui n’ont pas mis en oeuvre de politique climatique. Pourquoi les gains bénéficient-ils à tous ? Parce que le climat, d’un point de vue économique, est un bien commun : il est « non excluable », c’est-à-dire qu’on ne peut pas en réserver l’utlisation à ceux qui paient.
Dans ces conditions, l’attitude la plus rationnelle est celle du passager clandestin : laisser les autres payer le coût, et profiter des gains. Si tous les pays raisonnent ainsi, aucun n’entreprendra de politique climatique. C’est exactement la raison avancée par les Etats-Unis pour se retirer des accords de Paris en 2018 : pas question de payer pour des politiques climatiques si la Chine n’en fait pas autant.

Dans ces conditions, pourquoi certains pays s’engagent-ils malgré tout dans des politiques climatiques ? Parce qu’ils existe des incitations sélectives, c’est-à-dire des gains spécifiques pour les États qui engagent des politiques climatiques. Des gains électoraux, par exemple : si l’UE mène des politiques climatiques, c’est parce qu’il existe en Europe une demande d’action publique environnementale de la part d’une part importante des citoyens, plus qu’ailleurs. Ou encore des gains économiques : en s’engageant dans des politiques climatiques, l’Etat chinois a fait de l’économie de la Chine un leader mondial des panneaux solaires et d’autres innovations vertes.

B. Les accords climatiques internationaux de heurtent aux inégalités de développement

Outre les stratégies de passager clandestin, les accords climatiques internationaux se heurtent à un deuxième obstacle : les inégalités de développement entre pays. On peut distinguer trois groupes de pays : les pays riches, les pays pauvres, et les pays émergents. Or chacun a de bons arguments pour demander aux autres de supporter les coûts des politiques climatiques.

Si les pays riches demandent aux pays émergents de contribuer aux coûts des politiques climatiques, c’est parce que ces derniers, en raison de leur croissance économique forte et de leur population nombreuse, sont aujourd’hui ceux qui émettent le plus de gaz à effet de serre et/ou ceux dont les émissions augmentent le plus rapidement. En 2024, la Chine et l’Inde ont émis respectivement 12,3 millards et 3,3 milliards de tonnes de CO2, soit davantage à elles deux que les États-Unis (4,9 milliards de tonnes) et l’Union européenne (2,5 milliards de tonnes). Des politiques climatiques qui ne s’appliqueraient pas à l’Inde et à la Chine seraient donc inefficaces.

À cet argument, les pays émergents opposent trois objections :

Quant aux pays pauvres, ils ont de bonnes raisons de ne pas vouloir participer aux coûts des politiques climatiques : ils sont à la fois les plus faibles contributeurs au réchauffement climatique, aussi bien en flux qu’en stock, et souvent les plus exposés à ses conséquences. Le Bangladesh en est l’exemple parfait : il est la fois un faible émetteur, et une victime majeure. Sa contribution au réchauffement climatuque est en effet très faible : le Bangladesh représente moins de 0,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et son émission moyenne par habitant est très basse (environ 0,5 tonne de CO₂ par an, contre plus de 15 tonnes pour un habitant des États-Unis). A l’inverse, il est extrêmement exposé aux effets du réchauffement climatique. Il subit déjà l’élévation du niveau de la mer, qui menace des millions d’habitants dans le delta du Gange, des inondations de plus en plus fréquentes et destructrices, et ces cyclones intenses qui provoquent pertes humaines, destructions agricoles et déplacements massifs. On estime que plus de 20 millions de Bangladais pourraient devenir des réfugiés climatiques d’ici 2050.

L’accord de Paris, de ce point de vue, est un compromis : il prévoit que tous les pays contribuent aux politiques climatiques (réponse à l’argument des pays riches), mais proportionnellement à leur contribution au stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère (réponse aux argument des pays émergents), et en mettant en place des mécanismes de solidarité financière et des transferts de technologies (réponse aux arguments des pays pauvres).