Voter : une affaire individuelle ou collective ?

Objectifs d’apprentissage

  • Être capable d’interpréter des taux d’inscription sur les listes électorales, des taux de participation et d’abstention aux élections.
  • Comprendre que la participation électorale est liée à divers facteurs inégalement partagés au sein de la population (degré d’intégration sociale, intérêt pour la politique, sentiment de compétence politique) et de variables contextuelles (perception des enjeux de l’élection, types d’élection).
  • Comprendre que le vote est à la fois un acte individuel (expression de préférences en fonction d’un contexte et d’une offre électorale) et un acte collectif (expression d’appartenances sociales).
  • Comprendre que la volatilité électorale revêt des formes variées (intermittence du vote, changement des préférences électorales) et qu’elle peut refléter un affaiblissement ou une recomposition du poids de certaines variables sociales, un déclin de l’identification politique (clivage gauche/droite notamment) et un renforcement du poids des variables contextuelles.

I. Taux d’inscription, taux de participation, scores électoraux : les nombres du vote

Objectifs d’apprentissages : Être capable d’interpréter des taux d’inscription sur les listes électorales, des taux de participation et d’abstention aux élections.

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Dans les démocraties contemporaines, la compétition politique — c’est-à-dire la compétition entre candidats au pouvoir politique — est tranchée par le vote : le pouvoir revient au candidat ou au parti qui remporte le plus grand nombre de voix. Le vote est donc une affaire de nombre. Nous allons donc nous pencher, pour commencer, sur les nombres du vote.

Pour voter, il faut être inscrit sur les listes électorales. Cette inscription est automatique quand on accède à la majorité politique, à 18 ans. Elle suppose en revanche une démarche volontaire quand on déménage. Certains citoyens ne le savent pas, ou oublient de le faire, ou ne parviennent pas à le faire : au bout d’un certain délai, ils sont radiés — c’est-à-dire effacés — des listes électorales. Les Français en âge de voter ne sont donc pas tous inscrits sur les listes électorales. On peut donc calculer un taux d’inscription : c’est la proportion du nombre d’inscrits parmi les Français en âge de voter. Aux dernières élections présidentielles, il était de l’ordre de 95%.

Lorsqu’on est inscrit, deux comportements électoraux sont possibles : on peut participer (en votant) ou s’abstenir (ne pas voter). En France, voter n’est pas obligatoire. Certains penseurs de la politique concidèrent même la non-participation comme une liberté essentielle, caractéristique des démocraties modernes, par contraste avec les régimes autoritaires ou totalitaires, qui poussent sans cesse leur population à participer… pour acclamer le chef. On peut donc calculer un taux de participation, et un taux d’abstention : ce sont respectivement la proportion de votants et d’abstentionnistes parmi les inscrits. Lors des dernières élections présidentielles, au premier tour, le taux de participation était de 76%, et le taux d’abstention de 26%. Ce dernier a augmenté au deuxième tour (28%) : une partie des votants du premier tour n’a pas participé au second, refusant de choisir entre deux candidats qui ne leurs convenaient pas.

Lorsqu’on va voter, trois comportements sont possibles. On peut choisir un candidat, en glissant le bulletin portant son nom dans l’enveloppe : on dit qu’on exprime un suffrage. Mais on peut aussi vouloir signifier qu’aucun candidat ne convient, en glissant une enveloppe vide dans l’urne : c’est le vote blanc. On peut également rayer le nom du candidat, le remplacer par le nom d’un autre candidat, écrire une insulte ou une revendication sur le bulletin, etc. : le vote sera alors considéré comme nul. Le score des candidats en pourcentage, annoncé le soir des élections, est la proportion des votes qu’il a obtenus parmi les suffrages exprimés, et non parmi les votants. Le ministère de l’intérieur et les médias ont ainsi annoncé qu’Emmanuel Macron avaitgagné la dernière élection présidentielle en obtenant « 58,5% des voix ». Cela veut dire : 58,5% des suffrages exprimés. Ce pourcentage aurait été différent si sont score avait été calculé en proportion des votants (53,4%), en proportion des inscrits (38,5%) ou en proportion des Français en âge de voter (36,6%).

II. L’axe gauche-droite : un classement des candidats et des électeurs

Objectifs d’apprentissages : Comprendre que le vote est à la fois un acte individuel (expression de préférences en fonction d’un contexte et d’une offre électorale) et un acte collectif (expression d’appartenances sociales).

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Depuis la Révolution française, on utilise une métaphore spatiale pour différencier les idées politiques, les partis politiques qui les portent, et les électeurs qui les partagent : on les classe sur ce que les chercheurs nomment l’« axe gauche-droite ». Cet axe comporte cinq positions, ou cinq zones : l’extrême gauche, la gauche, le centre, la droite et l’exrême droite. On identifie anisi des idées politiques de gauche, des partis du centre, des électeurs d’extrême droite, etc. Intuitive et relative, cette classification permet de mesurer la distance qui sépare des partis très opposés (la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, positionné très à gauche, est ainsi très loin du Rassemblement national de Marine Le Pen, positionnée à l’extrême droite), mais aussi des nuances au sein d’un même camp (par exemple, le Parti socialiste est à gauche, mais moins à gauche que la France insoumise).

Que recouvrent ces termes ? Qu’est-ce qui différencie ces cinq familles d’idées, de partis et d’électeurs ? Pour le comprendre, il faut partir de l’opposition, ancienne et persistante, entre la gauche et la droite. Celle-ci est double.

La gauche et la droite s’opposent d’abord sur le terrain économique. Être de droite, c’est êtrefavorable au libéralisme économique, c’est-à-dire vouloir que l’Etat laisse la plus grande liberté possible aux acteurs économiques, donc être hostile à ses interventions dans l’économie, surtout celles qui visent à redistribuer les richesses. En particulier, à droite, les impôts sont vus comme une entrave au désir légitime de s’enrichir, la richesse étant une récompense du mérite, et un aiguillon pour le système économique, bénéficiant à tous, même aux pauvres, par « ruissellement ». Être de gauche, c’est être au contraire défavorable au libéralisme économique : celui-ci est accusé d’engendrer de fortes inégalités entre les patrons (propriétaires des moyens de production) et les travailleurs (qui n’ont pas d’autre ressource que leur travail), entre les riches (dont tous ne méritent pas leur richesse, puisqu’ils en héritent) et les pauvres (qui ne méritent pas leur sort, leur pauvreté étant le résultat d’un accaparement injuste des richesses par les riches), des inégalités qu’il revient à l’Etat de réduire, en restreignant la liberté des entreprises (par l’instauration d’un salaire minimum, par exemple) et en redistribuant les richesses (via l’impôt et les services publics).

La gauche et la droite s’oppose aussi sur le terrain culturel. Cette fois, c’est la gauche qui est favorable au libéralisme culturel. Être culturellement libéral, c’est souhaiter une évolution des normes sociales (et des lois qui les officialisent) lorsque celles-ci oppriment les individus : c’est par exemple souhaiter l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, en considérant que rien ne peut justifier que l’Etat entrave les choix amoureux ; ou souhaiter l’accueil des étrangers qui cherchent asile en France, en considérant qu’on les met en danger (y compris de mort) lorsqu’on ferme les frontières. Être de droite, c’est être au contraire défavorable au libéralisme culturel : c’est tenir à la préservation des normes sociales telles qu’elles sont, afin de préserver les traditions du pays et son identité culturelle, et demander à l’Etat d’exercer une contrainte forte sur les individus qui s’écartent des normes. C’est par exemple s’opposer à ce que des femmes seules puissent bénéficier d’une procréation médicalement assistée, ceci s’écartant trop des valeurs familiales et des formes d’éducation parentale traditionnelles ; ou vouloir une restriction de l’immigration, en particulier de l’immigration en provenance des pays à majorité musulmane, l’islam étant perçu comme culturellement trop éloigné des normes autochtones.

Sur cette base, on peut comprendre les caractéristiques des trois autres camps. L’extrême gauche est une version radicale de la gauche : encore plus opposée au libéralisme économique, encore plus favorable au libéralisme culturel. C’est plus complexe pour l’extrême droite : elle est encore plus opposée que la droite au libéralisme culturel, tout particulièrement en ce qui concerne l’immigration et l’islam, mais elle s’en écarte sur le terrain économique — elle n’est pas favorable au libéralisme économique. Enfin, le centre est, comme la droite, favorable au libéralisme économique, et, comme la gauche, favorable au libéralisme culturel.

III. Les déterminants du vote

Objectifs d’apprentissages : Comprendre que le vote est à la fois un acte individuel (expression de préférences en fonction d’un contexte et d’une offre électorale) et un acte collectif (expression d’appartenances sociales).

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A. Le vote est influencé par les caractéristiques sociologiques des électeurs

Les caractéristiques sociologiques des individus ont une forte influence sur leurs préférences électorales. On observe en effet que le vote varie fortement en fonction de l’âge, de la classe sociale ou de la religion, et ce de façon répétée d’une élection à l’autre.

On observe d’abord, d’une élection à l’autre, une corrélation forte entre le vote et l’âge : plus on est jeune, plus il est probable de voter pour la gauche, et moins il est probable de voter pour la droite. Pourquoi ? Pour deux raisons. D’une part, parce plus on est âgé, moins on est favorable au libéralisme culturel, c’est-à-dire à l’évolution des normes sociales. C’est un effet de génération : une évolution des normes (conjugales par exemple) n’est une nouveauté que pour un individu né à une date où les normes étaient différentes ; pour un jeune contemporain de cette évolution, ce n’est pas une nouveauté, c’est la norme. Inversement, plus on est âgé plus on est favorable au libéralisme économique. Cette fois, ce n’est pas un effet de génération, mais un effet d’âge : à mesure qu’un individu prend de l’âge, son revenu et son patrimoine tendent à augmenter, ce qui le rend plus réticent à l’impôt, moins attaché à un partage des richesse. Or, on l’a vu (voir plus haut), les partis de gauche sont favorables au libéralisme culturel et opposés au libéralisme culturel ; c’est l’inverse pour les partis de droite.

On observe également, à chaque élection, une corrélation entre le vote et la religion : plus on est proche du catholicisme, plus on vote à droite, et inversement. Pourquoi ? Pour deux raisons, d’une part, parce que l’église catholique est culturellement conservatrice, donc opposée au libéralisme culturel, notamment dans le domaine de la famille et de la sexualité : valorisation du mariage, réticences sur la contraception, réserves envers les couples de même sexe, critique de l’avortement, etc. D’autre part, parce que les catholiques pratiquants sont plus âgés que la moyenne. En effet, la société française s’est sécularisée : le catholicisme reste l’affiliation religieuse majoritaire, mais les croyants sont désormais moins nombreux que les non croyants, et les pratiquants réguliers se raréfient. Les catholiques pratiquants sont donc plus âgés que la moyenne. Or on l’a vu, l’adhésion au libéralisme économique augmente avec le revenu et le parimoine, qui eux-mêmes augmentent avec l’âge. Opposition au libéralisme culturel, adhésion au libéralisme économqique : ce sont les deux éléments qui caractérisent les partis de droite.

L’emploi est également un déterminant majeur du vote. On observe notamment que les ouvriers, depuis une vingtaine d’année, votent plus que la moyenne pour l’extrême droite. Pourquoi ? D’abord parce qu’ils sont moins favorables que les autres catégories socioprofessionnelles au libéralisme économique : exerçant des emplois salariés peu qualifiés, donc peu rémunérés, souvent sans grand espoir d’amélioration de leur sort économique, ils sont moins attachés que les cadres ou les chefs d’entreprises à la liberté de s’enrichir, plus désireux d’une intervention protectrice de l’État dans l’économie. Mais cette opposition au libéralisme économique pourrait les faire pencher vers les partis de gauche, ce qui a été le cas pendant longtemps. Pourquoi alors penchent-ils vers l’extrême droite ? Or les ouvriers sont plus exposés que les autre PCS au chômage, à la précarité et aux bas salaires : cela les rend plus sensibles que la moyenne au discours de l’extrême droite, qui accuse les immigrés de voler l’emploi des travailleurs français et de tirer les salaires vers le bas. Les partis de gauche proposent aux ouvriers une autre interprétation de leurs difficultés économiques : pour ces partis, ce sont les entreprises, pas les immigrés, qui sont responsables des licenciements et des bas salaires bas. Mais le crédit de la gauche auprès des ouvriers s’est affaibli : elle n’a pas su éviter la détérioration de leur situation économique quand elle a gouverné.

À travers ces différentes analyses, on voit de quelle façon les caractéristiques sociologiques des électeurs influencent leur vote. Ces caractéristiques déterminent leurs conditions de vie. Ces conditions de vie déterminent leur degré d’adhésion au libéralisme économique et au libéralisme culturel. Leur degré d’adhésion au libéralisme économique et au libéralisme culturel détermine leur préférence pour les différents camps politiques, qui se distinguent les uns des autres sur ces deux critères.