Comment expliquer l’engagement politique dans les sociétés démocratiques ?

Objectifs d’apprentissage :

  • Comprendre que l’engagement politique prend des formes variées (vote, militantisme, engagement associatif, consommation engagée).
  • Comprendre pourquoi, malgré le paradoxe de l’action collective, les individus s’engagent (incitations sélectives, rétributions symboliques, structure des opportunités politiques).
  • Comprendre que l’engagement politique dépend notamment de variables sociodémographiques (catégorie socioprofessionnelle, diplôme, âge et génération, sexe).
  • Comprendre la diversité et les transformations des objets de l’action collective (conflits du travail, nouveaux enjeux de mobilisation, luttes minoritaires), des acteurs (partis politiques, syndicats, associations, groupements) et de leurs répertoires.

I. Quelles sont les formes et les causes de l’engagement politique ?

A. La diversité des formes de l’engagement politique

Objectifs de connaissance : Comprendre que l’engagement politique prend des formes variées (vote, militantisme, engagement associatif, consommation engagée)

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Qu’est-ce que l’engagement politique ? L’engagement politique (on dit aussi la participation politique), désigne les pratiques par lesquelles les individus cherchent à promouvoir leurs convictions politiques. Les convictions politiques sont des idées sur ce qui est juste, souhaitable, nécessaire dans une société.

Dans les sociétés démocratiques, on peut s’engager de multiples manières. Explorons cette diversité en comparant quatre formes d’engagement politique : le vote, qui consiste à donner sa voix à un candidat ou un parti qui partage les mêmes convictions que soi, et qui les mettra en œuvre s’il accède au pouvoir ; le militantisme pour un parti ou un syndicat, qui consiste à participer aux tâches d’une organisation qui défend les mêmes convictions que soi (distribuer des tracts, coller des affiches, faire du porte-à-porte, collecter des dons, préparer des manifestations, rédiger des pétitions, etc.) ; l‘engagement associatif, qui consiste à militer pour une association ; et la consommation engagée, qui consiste à mettre ses choix de consommation en adéquation avec ses convictions politiques (boycott, véganisme, achat de produits dont la production respecte l’environnement ou les travailleurs, etc.)

Quand on compare ces quatre formes d’engagement, une première différence apparaît : l’engagement politique peut être individuel ou collectif. D’un côté, on a en effet des formes collectives d’engagement où les individus rejoignent une organisation ou un groupe pour agir avec d’autres, de façon coordonnée, à plusieurs : c’est le cas du militantisme pour un parti ou un syndicat, et l’engagement associatif, et de toutes les tâches qu’ils impliquent. À l’opposé, on a des formes individuelles d’engagement où l’individu agit isolément, sans rejoindre préalablement une organisation ou un groupe : c’est le cas du vote, et de la consommation engagée. La tendance actuelle semble être à l’individualisation de l’engagement politique, en particulier dans les générations les plus jeunes : aujourd’hui, les organisations militantes traditionnelles (partis et syndicats) peinent à recruter.

Deuxième différence entre les diverses formes d’engagement : l’engagement politique peut être sollicité par les institutions politiques, ou à l’initiative des citoyens eux-mêmes. Le vote et le militantisme pour un parti font partie de la première catégorie : les élections sont un moment de participation politique organisé par les pouvoirs publics, une invitation officielle à l’engagement ; quant aux partis, leur existence et leur rôle sont mentionnés dans la Constitution (ils « concourent à l’expression du suffrage »). Le militantisme syndical, l’engagement associatif et la consommation engagée appartiennent à la deuxième catégorie. Lorsqu’ils militent pour un syndicat, ou s’engagent dans une association, ou lorsqu’ils pratiquent la consommation engagée, ce sont les citoyens eux-mêmes qui choisissent le moment et les modalités de leur engagement, sans attendre que les institutions les appellent à la participation politique. La tendance semble être à l’érosion de la participation politique institutionnelle : l’abstention électorale augmente, et le militantisme pour un parti se raréfie.

Troisième différence entre les diverses formes d’engagement : l’engagement politique peut chercher à influencer les politiques menées par l’État, ou viser une transformation directe de la société. Par le vote, par le militantisme pour un parti, et par certaines formes d’engagement syndical ou associatif, les individus cherchent à peser sur les des politiques menées par l’État, de telles sortes qu’elles soient conformes à leurs convictions : c’est ce que visent par exemple les électeurs du Rassemblement national (vote), les militants de la France insoumise (militantisme pour un parti), ou les militants de Greenpeace (engagement associatif). Mais ils peuvent aussi chercher à mettre leurs convictions en oeuvre directement, sans détour par l’État : c’est le cas lorsqu’un individu décide de boycotter les produits d’une entreprise qu’il tient pour complice d’une injustice (consommation engagée), ou lorsque les habitants d’une commune se rassemblent dans une association pour distribuer des paniers alimentaires aux personnes dans le besoin (engagement associatif).

On le voit, donc, les formes de l’engagement politique sont diverses, et ne se réduisent pas au vote. Cette diversité est une caractéristique essentielle des régimes démocratiques : on reconnait un régime démocratiques non pas au fait qu’il invite les citoyens à voter – tous les régimes autoritaires le font – mais au fait qu’il donne à ses citoyens le droit de s’engager quand et comme ils le décident, y compris pour contester le pouvoir.

B. Pourquoi les individus s’engagent-ils ?

1. Les individus s’engagent bien qu’ils n’y aient apparemment pas intérêt : le paradoxe de l’action collective

Objectif de connaissances : comprendre pourquoi, malgré le paradoxe de l’action collective, les individus s’engagent (incitations sélectives, rétributions symboliques, structure des opportunités politiques).

Podcast : https://podcasters.spotify.com/pod/show/stany-grelet/episodes/Comment-expliquer-lengagement—Le-rle-des-incitations-slectives-e1hisaf

Pourquoi les gens s’engagent-ils ? La réponse semble évidente, et liée à la définition même de l’engagement politique : les gens s’engageraient parce qu’ils ont de fortes convictions politiques, qu’ils veulent promouvoir. Cette évidence doit pourtant être remise en cause. En réalité, parmi les individus qui partagent une même conviction politique, tous ne s’engagent pas, loin de là. Nombreux sont par exemple ceux qui s’abstiennent lors des élections, et ceux qui s’engagent autrement que par le vote (en militant pour un parti, en rejoignant une association, ou par la consommation engagée) sont minoritaires. Loin d’être une évidence, l’engagement est une énigme.

En toute logique, des individus rationnels ne devraient pas s’engager, et pourtant ils le font : c’est le fameux paradoxe de l’action collective, formulé par un chercheur américain, Mancur Olson. Ce dernier raisonne en comparant les coûts et les gains de l’engagement politique. Il y a en effet des coûts de l’engagement politique : celui-ci prends du temps (le militantisme, en particulier), il peut faire perdre de l’argent (lorsqu’on fait grève notamment), il expose à des risques (risques pour la réputation, risques pénaux, risques physiques, etc.). Or ces coûts de l’engagement politique sont individuels, c’est-à-dire supportés par les individus qui s’engagent, et eux seuls. À l’inverse, il y a des gains de l’engagement politique : des manifestations massives peuvent amener un gouvernement à changer de politique, une grève organisée pour réclamer une augmentation des salaires peut être victorieuse, le boycott d’une entreprise peut être efficace et l’amener à changer ses pratiques, etc. Mais ces gains de l’engagement politique, eux, sont collectifs, contrairement aux coûts : ils bénéficieront à tous, même à ceux qui ne sont pas engagés. Dans ces conditions, la statégie la plus rationnelle est celle du free rider, du passager clandestin : profiter des gains de l’engagement des autres, sans en supporter les coûts. Des individus rationnels ne devraient donc pas s’engager, et pourtant certains le font. Expliquer l’engagement politique, c’est résoudre ce paradoxe.

Un élément d’explication est l’existence d’incitations sélectives, c’est-à-dire de gains réservés à ceux qui s’engagent, et/ou de coûts supportés par ceux qui ne s’engagent pas. L’engagement apporte en effet des satisfactions aux individus engagés, à la fois symboliques et matérielles. Symboliques : s’engager apporte une reconnaissance sociale, un sens à l’existence, une image positive de soi. Matériels : s’engager développe des compétences, fournit des liens de sociabilité, un capital social, parfois une notoriété qui peuvent offrir des opportunités professionnelles ; l’adhésion à une organisation syndicale a même été une condition d’accès à l’emploi dans certains secteurs et dans certains pays (closed shop). Le chercheur Daniel Gaxie parle de « rétributions du militantisme » pour désigner ces gains spécifiques aux individus qui s’engagent.

Symétriquement, le non-engagement peut-être coûteux : il peut exposer à des jugements sociaux négatifs (accusations de lâcheté, d’égoïsme, de collusion avec l’adversaire, ce que résume la catégorie de « jaune » dans le mouvement ouvrier), voire à des contraintes physiques (c’était le sens des piquets de grève, ces barrières humaines par lesquelles les grévistes interdisent l’accès du lieu de travail aux non-grévistes, pratique aujourd’hui interdite dans leurs formes les plus dures). Autrement dit, comme pour de nombreuses autres pratiques sociales, la pression du groupe peut amener un individu à s’engager, même si ce n’était pas son intention initiale. On tient donc une première explication de l’engagement politique. Si les individus s’engagent, ce n’est pas seulement en raison de la force de leurs convictions politiques : c’est aussi parce qu’ils en tirent des satisfactions, et parce que leur entourage immédiat les y incite.

Cela ne permet cependant pas de comprendre pourquoi, dans certains contextes, l’engagement politique est plus fréquent que dans d’autres. Pourquoi assiste-t-on à des moments d’engagement massif (les grandes grèves de 1936, mai 1968, le mouvement des Gilets jaunes, etc.) ? Pourquoi au contraire, à d’autres moments, l’engagement politique devient-il rare ? Les politistes avancent une explication, dans fondée comme celle d’Olson sur l’analyse des gains et des coûts de l’engagement politique : celui-ci varie en fonction de la structure des opportunités politiques. Cette expression désigne les gains et les coûts de l’engagement politique, tels qu’ils sont anticipés par les individus, et qui varient selon les contextes. L’idée est assez simple : lorsque les individus anticipent que leur engagement a de bonnes chances de succès, et/ou que les coûts n’en seront pas trop élevés, ils sont enclins à s’engager : une structure des opportunités favorable incite à s’engager. Inversement, lorsque les individus sont convaincus que l’engagement n’a aucune chance d’aboutir, et/ ou qu’il serait trop coûteux, ils ne s’engagent pas : une structure des opportunités défavorables décourage l’engagement.

De nombreux facteurs peuvent faire varier les gains anticipés de l’engagement politique. L’existence de relais au sein des institutions en est un. En 1936, par exemple, le puissant mouvement de grève et d’occupation d’usines qui déboucha sur la mise en place de congés payés, s’est déclenche peu après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche (le fameux « Front populaire »), dont les grévistes savent qu’il est favorable à leurs revendications. De même, de nombreux facteurs peuvent faire varier les coûts anticipés de l’engagement. Le degré d’ouverture du régime politique. Le durcissement récent des pratiques policières lors des manifestations en France a ainsi pu créer des effets dissuasifs sur les manifestants potentiels ces dernières années

Pour comprendre l’engagement politique, il font donc analyser les coûts et les gains de l’engagement politique pour les individus qui l’envisagent et qui le pratiquent. Le fait que l’engagement politique soit coûteux permet de comprendre pourquoi il est minoritaire. L’existence d’incitations collectives permet de comprendre pourquoi il existe néanmoins. Et les changements de la structure des opportunités permet de comprendre pourquoi son ampleur varie selon les contextes.

2. Le rôle des variables socio-démographiques

Objectif de connaissances : comprendre que l’engagement politique dépend notamment de variables sociodémographiques (catégorie socioprofessionnelle, diplôme, âge et génération, sexe).

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L’engagement politique est une décision individuelle, qui doit être analysée comme telle, en examinant ses gains et ses coûts, tels qu’ils sont soupesés par les individus : on la vu. Mais l’engagement politique a également des déterminants sociologiques. On observe en effet qu’il varie en fonction du sexe, du type d’emploi, et de l’âge.

Le sexe, d’abord. Si les femmes votent autant que les hommes, on observe en revanche que les hommes sont sur-représentés dans les partis politiques et les syndicats, en particulier dans les fonctions dirigeantes de ces organisations, et que leur propension à manifester est plus grande que celle des femmes. Cet écart s’explique par la socialisation différenciée selon le genre, qui joue de deux manières. D’une part, en amenant les hommes à intérioriser l’idée selon laquelle le pouvoir leur revient, elle les prédispose à se sentir autorisés et compétents face aux questions politiques. D’autre part, en préparant les femmes dès l’enfance à un rôle social centré autour de la maternité et du foyer, elle engendre un partage inégal des tâches domestiques, qui laisse aux femmes moins de temps pour s’engager, de la même manière qu’elle réduit leur temps de travail professionnel.

L’emploi – et le diplôme, auquel il est étroitement lié – sont également des déterminants sociologiques de l’engagement politique. On aurait pu penser que les classes sociales les plus défavorisées seraient les plus enclines à se mobiliser, pour protester contre leur sort. C’est l’inverse : parmi les différentes catégories socioprofessionnelles, ce sont les cadres et professions intellectuelles supérieures qui sont sur-représentées dans les partis, les syndicats et les associations, et qui montrent la plus grande propension à l’action collective, tout comme ils votent davantage. Cela s’explique par trois éléments. D’une part, un niveau de diplôme plus élevé donne un sentiment de légitimité plus fort, qui facilite l’expression d’une opinion politique. D’autre part, le travail militant réclament des compétences (savoir parler en public, diriger un groupe, rédiger des tracts, parler en réunion, etc.), qui sont en affinité avec celles des professions d’encadrement. Enfin, l’engagement politique demande une disponibilité mentale pendant son temps libre, dont ne disposent pas les personnes confrontées aux soucis et aux urgences économiques de la précarité.

L’âge et la génération sont, eux aussi, des déterminants sociologiques de l’engagement politique. Si la participation électorale s’accroît avec l’âge, c’est l’inverse pour les autres formes d’engagement : les plus de 65 ans sont, de loin, les plus réticents face à la pétition ou la manifestation. Il ne peut s’agir d’un effet d’âge : les plus âgés on en effet plus de temps, ils devraient donc au contraire s’engager davantage. Il s’agit en réalité d’un effet de génération : les plus de 65 ans sont nés et ont été socialisés à une époque où la participation politique était centrée autour du vote, conçu comme un devoir civique, et où les autres formes de participation, devenues banales depuis, étaient perçues comme déviantes.

On tient désormais une explication complète de l’engagement politique. S’engager est une décision individuelle, qui relève donc d’une comparaison rationnelle entre ses gains et ses coûts. Mais comme toutes nos pratiques individuelles, la probabilité de s’engager est façonnée par l’environnement sociologique dans lequel nous baignons, par notre socialisation, par notre position dans la société : l’engagement politique est donc une pratique sociale comme les autres.

II. Diversité et transformations de l’action collective

Objectifs de connaissance : comprendre la diversité et les transformations des objets de l’action collective (conflits du travail, nouveaux enjeux de mobilisation, luttes minoritaires), des acteurs (partis politiques, syndicats, associations, groupements) et de leurs répertoires.

A. La diversité de l’action collective

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L’action collective (ou mobilisation), est un sous-ensemble de l’engagement politique : elle désigne, comme son nom l’indique, les formes collectives de l’engagement politique. Si on reprend les quatre formes d’engagement que nous avons comparées dans la première partie, l’action collective désigne le militantisme et l’engagement politique, mais pas le vote ni la consommation engagée. Elle est très diverse.

Ce sont d’abord les objets de l’actions collective qui sont divers. L’objet d’une action collective, c’est sur ce quoi elle porte, le type de revendication des groupes mobilisés. On peut distinguer deux grands types d’objet de l’action collective. D’un côté, des objets économiques, liés au travail et au partage des richesses : c’est le cas lorsque des travailleurs s’organisent pour réclamer une amélioration ou pour s’opposer à une dégradation de leur salaire, de leurs temps de travail, de leurs conditions de travail, de leurs droits sociaux, etc. Mais l’action collective peut porter sur d’autres objets que le travail, comme c’est le cas des mobilisations écologistes (qui portent sur l’environnement) féministes (qui revendiquent l’égalité entre hommes et femmes), ou des luttes menées par des minorités contre la stigmatisation et les discriminations dont elles sont victimes (comme les gays ou les noirs).

Ce sont ensuite les acteurs de l’action collective qui sont divers. Par acteur de l’action collective, on entend le type de collectif qui l’organise : il peut s’agir de partis, de syndicats, d’ associations, ou de groupements. Ce qui distingue ces différents types d’acteurs, c’est leur forme d’organisation. Les partis et les syndicats sont des structures permanentes, officielles, hiérarchisées, dotées de dirigeants et de représentants qui interviennent régulièrement dans le débat public. Les groupements n’ont pas d’existence officielle, ils n’existent pas au-delà du temps de la mobilisation, et leur leadership est informel : les émeutes, ou le mouvement des Gilets jaunes, illustrent cette forme d’organisation. Les associations constituent un cas intermédiaire : moins bureaucratiques que les syndicats, elles sont plus structurées que les groupements.

Ce sont enfin les répertoires de l’action collective qui sont divers. Ce terme, que l’on doit au chercheur Charles Tilly, désigne la gamme des moyens disponibles et utilisés par les groupes qui se mobilisent. La grève, la manifestation, la pétition, sont devenues des formes courantes de la protestation au 19ème siècle, et le sont restées depuis. Mais de nombreux autres moyens d’action ont été et sont utilisés dans l’action collective : les grèves de la faim des sans papiers, les coups d’éclat médiatiques d’Act Up ou de Greenpeace, les Sit In des étudiants opposés à la guerre du Vietnam, les boycotts, notamment celui des compagnies de bus discriminatoires envers les Noirs, qui a lancé le grand mouvement des Droit civiques aux Etats-Unis, etc.

Diversité des objets, des acteurs, des formes de l’action collective : ces trois critères vont également nous servir à analyser ses transformations. 

B. Les transformations de l’action collective : des conflits du travail aux NMS ?

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L’action collective a connu trois transformations importantes depuis les années 1970 : une transfomration de ses objets, une transformation de ses acteurs, et une transformation de son répertoire.

On a d’abord assisté à une diversification des objets de l’action collective. Nées au 19ème siècle, d’abord menées par les ouvriers, puis s’étendant progressivement à toutes les professions au fil du 20ème siècle les mobilisations liées au travail et au partage des richesse (ce que Marx appelait la « lutte des classes », et que les chercheurs contemporains nomment « conflits du travail »), constituent l’essentiel de l’action collective jusqu’aux années 1960-1970. Emergent alors ce des chercheurs comment Alain Touraine ou Ronald Inglehart identifie comme de « nouveaux mouvements sociaux » (écologie, féminisme, régionalisme, etc.), prolongés à la fin du 20ème sicèle et au début du 21ème par ce qu’on nomme parfois des « luttes minoritaires » (lutte contre le sida, dénonciation des violences policières et des discriminations raciales, etc.). Inglehart explique cette diversification des objets de l’action collectif par une transformation « post-matérialiste » des sociétés occidentales. Pendant le 20ème siècle, les salaires augmentent, le temps de travail diminue, les conditions de travail s’améliorent. La satisfaction de ces revendications matérielles, propres aux mobilisations de travailleurs, rend possible d’autres revendications, symboliques : l’épanouissement personnel, reconnaissance d’identités, acquisition de nouveaux droits. Cette thèse est cependant discuté : le politiste Olivier Fillieule objecte par exemple que le travail reste le premier motif de manifestation en France. Les objets symboliques de l’action collective n’ont donc pas remplacé ses objets économiques : ils s’y sont ajoutés.

On a ensuite assisté à un affaiblissement de deux acteurs traditionnels de l’action collective : les partis et les syndicats. Le taux de syndicalisation a fortement diminué à partir des années 1970, et les effectifs des partis politiques ont fondu. Ce recul contraste avec la vitalité des autres types de collectif qui animent l’action collective : les associations et les groupements. Cette évolution est liée, notamment, à la transformation du rapport des individus à l’engagement politique, lui-même lié à des transformations sociologiques plus larges. Comme dans d’autres domaines de la vie sociale, les individus aspirent à plus d’autonomie : c’est ce qu’on appelle le processus d’individualisation. Il a donné naissance à des modes d’engagement plus intermittents, et à des affiliations plus souples : alors que le militant d’autrefois entrait dans une organisation à 20 ans, et lui restait loyal contre vents et marées toute sa vue, l’individu contemporain s’engage plus ponctuellement, et ne se sent pas tenu par une loyauté inconditionnelle aux organisations qu’il rejoint.

Troisième transformation le répertoire de l’action collective s’est modifié. Si certaines formes sont restées remarquablement pérennes depuis leur généralisation au 19ème siècle (la manifestation et la pétition, notamment), certaines ont décliné, et d’autres sont apparues. D’un côté, les grèves se sont raréfiées, du moins dans leur forme traditionnelle : le nombre de journées individuelles non travaillées a très fortement diminué à partir des années 1970. Cela s’explique, notamment, par l’affaiblissement des syndicats, que nous venons d’évoquer. De l’autre, les actions destinées à faire image se sont multipliées : tous les groupes qui se mobilisent cherchent désormais à faire connaître leurs revendications en leur donnant une forme propice à leur médiatisation. Cette transformation s’explique par celle des médias : à la presse écrite ont succédé les médias audiovisuels, et aujourd’hui les réseaux sociaux — quand on veut se faire entendre, le nombre et le texte ont cédé le pas au coup d’éclat par l’image.

D’autres objets que le travail, des syndicats affaiblis, moins de grève : il est tentant, dans ces conditions, d’en conclure à un déclin des conflits du travail, progressivement remplacés par de « nouveaux mouvements sociaux ». C’est doublement discutable, d’une part, les « nouveaux mouvements sociaux » se sont ajoutés aux anciens : il ne les ont pas remplacé. D’autre part, la frontière entre les deux n’est pas si claire. Les les revendications des NMS peuvent avoir une dimension matérielle : le féminisme réclame l’égalité salariale, l’écologie remet en cause le modèle économique dominant, les minorités dénoncent les discriminations dont elles sont victimes dans le domaine de l’emploi, etc. Réciproquement, les conflits du travail sont bien souvent des luttes pour la dignité et le respect : les ouvriers en grève de l’usine Citroën d’Aulnaie, décrits par Robert Linhart dans l’Établi, le disent avec force. Enfin certains mouvements échappent aux deux catégories, comme le mouvement des Gilets jaunes, qui ressemble aux NMS par son répertoire et ses formes d’organisation, aux conflits du travail par le type de revendication, de nature économique. Si l’action collective a bien connu des transformations, qui reflètent des évolutions plus générales de l’économie et de la société, celles-ci ne sauraient donc être réduites à un récit trop simple.