Comment se construisent et évoluent les liens sociaux ?

Objectifs d’apprentissage

  • Comprendre et pouvoir illustrer la diversité des liens qui relient les individus au sein de différents groupes sociaux (familles, groupes de pairs, univers professionnel, associations, réseaux).
  • Connaître les critères de construction des Professions et Catégories Socioprofessionnelles (PCS)
  • Comprendre et savoir illustrer le processus d’individualisation ainsi que l’évolution des formes de solidarité en connaissant la distinction classique entre solidarité « mécanique » et solidarité « organique ».
  • Comprendre comment les nouvelles sociabilités numériques contribuent au lien social.
  • Comprendre comment différents facteurs (précarités, isolements, ségrégations, ruptures familiales) exposent les individus à l’affaiblissement ou à la rupture de liens sociaux. 


I. Des liens sociaux multiples et en évolution

A. Des liens sociaux multiples

Objectifs d’apprentissages : Comprendre et pouvoir illustrer la diversité des liens qui relient les individus au sein de différents groupes sociaux (familles, groupes de pairs, univers professionnel, associations, réseaux).

Podcast : à venir

Un groupe social est un ensemble d’individus reliés entre eux par un ou plusieurs liens sociaux. Dans la société française contemporaine, les individus appartiennent à de nombreux groupes sociaux : familles, groupes d’amis, bandes, professions, communautés religieuse, associations, fans, supporters, communautés numériques, voisins, habitants d’un quartier, usagers d’une institution (prison, école), groupe régional, nation, etc. Les liens sociaux qui se déploient au sein de ces groupes sont eux aussi multiples. Le sociologue Serge Paugam en distingue quatre : le lien de filiation (qui se déploie au sein de la famille), le lien de participation électif (qui se déploie au sein des groupes « choisis », comme les groupes d’amis ou les associatons), le lien de participation organique (qui se déploie au sein des groupes professionnels ou des institutions), et le lien de citoyenneté (qui se déploie entre gouvernants et gouvernés d’un même ensemble politique, de la commune à la Nation). 

Malgré leur diversité, ces liens sociaux ont tous la même fonction pour l’individu : ils lui fournissent à la fois une reconnaissance (« compter pour »), et une protection (« compter sur »), qui l’attachent aux autres. L’appartenance à une famille offre ainsi à ses membres une reconnaissance (pour qui compte-t-on plus que pour ceux qu’on appelle « les siens » ?) et une protection (preuve qu’on pense pouvoir compter sur sa famille, c’est souvent vers elle qu’on se tourne en cas de difficulté). C’est vrai aussi pour l’appartenance à une profession : celle-ci offre à la fois une reconnaissance (tout travailleur espère compter pour ses collègues, ses clients, ou ses supérieurs, et être reconnus pour sa valeur professionnelle, la qualité de son travail, l’utilité de sa profession, etc.) et une protection (l’emploi fournit un revenu et des droits, qui protègent — au moins jusqu’à un certain point — les travailleurs du dénuement matériel). C’est vrai pour tous les groupes et tous les liens sociaux : d’où leur importance fondamentale pour les individus. 

B. Des liens sociaux en évolution

Objectifs d’apprentissages : Comprendre et pouvoir illustrer la diversité des liens qui relient les individus au sein de différents groupes sociaux (familles, groupes de pairs, univers professionnel, associations, réseaux).

Podcast : à venir

Une société peut connaître de profondes transformations : augmentation de la population, changement d’organisation politique, transformation de l’habitat, transformations des techniques, transformations économiques. C’est ce qui s’est passé en Europe occidentale et en France en particulier, entre la fin du 18ème siècle et le début du 20ème siècle, période marquée par ce qu’on appelle la « révolution industrielle » et par une succession de révolutions politiques (1789, 1848, 1871).

Emile Durkheim, considéré comme l’un des « pères fondateurs » de la sociologie et contemporain de ces transformations, en a étudié l’impact sur les liens sociaux. Comparant les sociétés traditionnelles (antérieures aux grandes mutations du 19ème siècle) aux sociétés modernes (nées de ces changements), il observe que le lien social a changé de nature. Dans les sociétés traditionnelles, c’est la solidarité mécanique qui prévaut. Il s’agit d’un lien social fondé sur la similitude : je suis lié à vous et nous sommes liés les uns aux autres parce que nous avons un même ancêtre, donc un même nom ; parce que nous pratiquons une même religion ; parce que nous vivons dans le même lieu. Dans les sociétés modernes, c’est la solidarité organique qui domine. Il s’agit d’un lien social fondé sur des différences complémentaires : je suis lié à vous et nous sommes liés les uns aux autres parce que nous avons des rôles différents dans la société, ce qui nous rend interdépendants. Ce type de solidarité s’est développé à mesure que les spécialisations économiques et sociales se sont multipliées : il n’y avait qu’un petit nombre de professions au Moyen-Âge (boucher, boulanger, forgeron, etc.), il y en a plusieurs centaines aujourd’hui.

Le passage des solidarités mécaniques aux solidarités organiques s’est accompagné d’un processus d’individualisation : les individus sont devenus de plus en plus autonomes par rapport à leurs groupes d’appartenance. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu compte moins que le groupe, et se soumet à lui. Dans les sociétés modernes, l’individu a priorité sur le groupe, son autonomie est reconnue et valorisée. De très nombreux phénomènes illustrent ce processus d’individualisation, des tranformations du tatouage (signe d’appartenance autrefois, affirmation d’une singularité aujourd’hui) aux mutations du mariage (arrangé par la famille autrefois, choisi par les conjoints aujourd’hui).

Il faut cependant nuancer cette distinction entre sociétés traditionnelles et modernes, entre solidarités mécaniques et organiques, entre obéissance au groupe et autonomie individuelle. D’une part, dans les sociétés traditionnelles, il y a des rôles sociaux différenciés et complémentaires (hommes / femmes, jeunes / vieux), et la forte influence du groupe sur les choix individuels est souvent valorisée et consentie par les individus : en Inde par exemple, 90% des mariages sont arrangés, et la plupart des jeunes conjoints valorisent ce mode de formation des couples. À l’inverse, dans les sociétés moderne, la solidarité mécanique n’a pas disparue (famille, religion, quartier, etc.) et la valorisation de l’autonomie individuelle n’empêche pas une influence invisible du groupe d’appartenance sur les choix individuels : c’est ce que révèle l’homogamie, encore très fréquente en France aujourd’hui bien que le choix du conjoint soit libre.

II. Les liens sociaux peuvent se fragiliser et se rompre

Objectifs d’apprentissages : Comprendre comment différents facteurs (précarités, isolements, ségrégations, ruptures familiales) exposent les individus à l’affaiblissement ou à la rupture de liens sociaux. 


Podcast : à venir

A. Le chômage, facteur majeur de désaffiliation

Les liens sociaux peuvent se rompre. On appelle intégration le processus par lequel un individu tisse des liens avec les autres membres d’un groupe social, et devient l’un d’entre eux. On appelle exclusion ou désaffiliation le processus inverse, par lequel les liens de l’individu avec les autres membres du groupe se distendent ou se cassent, ce qui le place à l’écart du groupe. Quels sont les facteurs de l’exclusion ?

Dans les sociétés modernes où la solidarité organique prévaut, la perte d’emploi est sans doute le plus puissant. L’emploi est en effet un puissant facteur d’intégration, pour quatre raisons : il fournit un revenu, qui protège de la pauvreté ; une sociabilité professionnelle (les collègues), qui protège de l’isolement ; une reconnaissance sociale et un sentiment d’utilité ; et un rythme social (« métro / boulot / dodo ») qui structure l’existence et qui la synchronise avec celle des autres. Le chômage est donc un facteur d’exclusion : il fait chuter les revenus, donc expose à la pauvreté ; il coupe du lieu de travail, ce qui accroît le risque d’isolement ; il crée un sentiment d’inutilité et expose à la stigmatisation, donc à la honte ; il coupe l’individu des rythmes qui structurent la vie des autres, ce qui le met à l’écart. Pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu, le chômage peut conduire à une sorte de « mort sociale ».

Il faut toute fois nuancer, pour deux raisons.

D’une part, le chômage ne mène pas nécessairement à l’exclusion. Il n’exclut pas lorsqu’il est bref, correctement indemnisé, et vécu comme une transitition entre deux emplois, qui permet de se former ou de faire avancer une carrière : c’est le chômage de longue durée, sans allocation chômage, qui exclut.

D’autre part, à l’inverse, l’emploi ne protège pas toujours de l’exclusion. On constate par exemple que, bien que le taux de pauvreté soit maximal parmi les chômeurs, il y a des travailleurs pauvres. Cela s’explique par la fragilité des revenus fournis par les emplois à temps partiel et par les emplois à durée limitée, certes minoritaires, mais en essor.

B. Isolement, ségrégations, ruptures familiales : les autres facteurs d’exclusion

Outre la perte d’emploi, il y a d’autres facteurs d’exclusion.

L’isolement en est un. L’isolement peut-être défini comme une absence ou un rétrécissement sévère de la sociabilité. Il peut être provoqué par le chômage, on l’a vu, mais également par d’autres causes. Des ruptures familiales, d’abord : des disputes familiales ou un divorce, par exemple, peuvent interrompre les rencontres avec une partie de la famille ou celle de l’ex-conjoint, réduisant d’autant la sociabilité. Des mobilités géographiques, ensuite : déménager, cela coupe des sociabilités tissées dans la ville qu’on quitte, et oblige à en construire d’autre — dans l’intervalle, l’isolement menace. Mesuré par des enquêtes sociologiques, le nombre de personnes isolé a augmenté dans les dernières décennies, sous l’effet de plusieurs facteurs : l’augmentation du nombre de divorces et l’acroissement de la mobilité professionnelle, notamment.

Les ségrégations constituent un autre facteur d’exclusion. Contrairement à l’isolement, qui est une mise à l’écart individuelle, les ségrégations sont des mises à l’écart collectives : on parle de ségrégation lorsqu’un groupe social est tenu séparé du reste de la société, contre son gré et à son détriment. Les ségrégations sociales sont particulièrement visibles lorsqu’elles s’accompagnent d’une mise à l’écart spatiale. C’est le cas pour les communes ou les quartiers périphériques défavorisés des métropoles, qu’on appelle communément « banlieues » : le taux de chômage et le taux de pauvreté y sont nettement supérieur à la moyenne, et l’équipement en services publics nettement inférieur. C’est également le cas des zones rurales : aux deux caractéristiques pénalisantes des banlieues pauvres, elles ajoutent le manque de transport en commun.

Les processus d’exclusion sont donc multifactoriel : de nombreuses causes, cumulables, contribuent à la fragilisation, et parfois à la rupture, du lien social.