Objectifs d’apprentissage
- Comprendre comment les individus expérimentent et intériorisent des façons d’agir, de penser et d’anticiper l’avenir qui sont socialement situées et qui sont à l’origine de différences de comportements, de préférences et d’aspirations.
- Comprendre comment la diversité des configurations familiales modifie les conditions de la socialisation des enfants et des adolescents.
- Comprendre qu’il existe des socialisations secondaires (professionnelle, conjugale, politique) à la suite de la socialisation primaire.
- Comprendre que la pluralité des influences socialisatrices peut être à l’origine de trajectoires individuelles improbables.
I. Qu’est-ce que la socialisation ?
Objectif d’apprentissage : Comprendre comment les individus expérimentent et intériorisent des façons d’agir, de penser et d’anticiper l’avenir (…).
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Dormir 8h par nuit, rester assis pendant toute la durée d’un cours, saluer un-e proche en lui faisant la bise, aimer le hip hop, nager la brasse, porter un pantalon, prendre une douche, prier : la plupart des comportements humains, y compris ceux qui semblent le plus naturel, sont en réalité culturels. Culturels, c’est-à-dire appris, et non pas innés : propres à une société ou un groupe social, et non pas inscrits dans les caractéristiques d’une espèce.
Cet apprentissage porte un nom : c’est la socialisation. La socialisation est le processus par lequel les individus expérimentent et intériorisent des façons d’agir et de penser — autrement dit, des normes sociales — qui déterminent durablement leurs comportement et leurs représentations.
Pourquoi ce terme, « socialisation » ? Parce que l’apprentissage qu’il désigne est profondément social, c’est-à-dire lié au fait de vivre en société, avec d’autres. Il l’est de plusieurs façons. Il est social, d’abord, car ce qu’on apprend, on l’apprend toujours des autres, par les autres, avec les autres. Il est social, ensuite, parce que les façons d’agir et de penser qu’on apprend sont toujours celles d’un groupe social, celui au milieu duquel le hasard nous fait naître et grandir. Il est social, enfin, parce qu’il produit un être social, un membre du groupe, c’est-à-dire un individu qui finit par agir et penser comme les autres membres du groupe — au moins en partie.
Comment se déroule cet apprentissage ? Quelles sont les modalités de la socialisation ? Les sociologues en distinguent deux : l’inculcation et l’imprégnation. L’inculcation, c’est la transmission volontaire, consciente, délibérée par A de normes sociales à B. Exemple : un père qui demande à sa fille, dans l’ascenseur, de saluer la voisine qui vient d’y entrer — « dis bonjour à la dame » — cherche à lui transmettre les normes de la politesse. L’imprégnation, c’est l’apprentissage par B des façons de faire et de penser de A, sans effort de transmission volontaire de la part de A. Exemple : un enfant qui voit ses parents lire quotidiennement pour leur plaisir apprend comme naturellement le goûts des livres, sans que ses parents n’aient à le lui inculquer.
La socialisation, on le verra, fait intervenir de nombreuses acteurs : la famille, bien sûr, mais aussi l’école, les communautés religieuses, les groupes d’amis, les pairs, les clubs sportifs dont on est membre, les associations dans lesquelles on s’est engagé, etc. Les sociologues nomment instances de socialisation ces collectifs, grands ou petits, formels ou informels, qui contribuent à nous socialiser. On verra qu’ils peuvent se renforcer, ou se contredire.
La socialisation est un processus qui commence dès l’enfance, et ne s’arrête jamais. Sa répétition quotidienne, son inscription dans les interactions les plus ordinaires, sa durée mènent à l’intériorisation des normes sociales. Au fil de sa socialisation, B passe d’une situation où les normes sociales sont extérieures à lui (c’est A qui les porte et qui les lui transmet, volontairement ou involontairement) à une situation où elles sont en lui, et agissent sur lui sans même qu’il y pense : la norme sociale est alors devenu ce que Pierre Bourdieu nomme un habitus, un réflexe social, une seconde nature. B aime la danse contemporaine, les restaurants japonais, les vacances estivales en Bretagne, vote à droite et va à la messe le dimanche : il doit une large part de ces pratiques et des ces goûts, apparemment individuels, libres, choisis, à un long apprentissage collectif qui s’est fait oublier : sa socialisation.
II. La socialisation est socialement située
Objectif d’apprentissage : (…) des façons d’agir, de penser et d’anticiper l’avenir qui sont socialement situées et qui sont à l’origine de différences de comportements, de préférences et d’aspirations.
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Au sein d’une même société, tous les individus ne sont pas socialisés de la même manière. On sait qu’une société comporte une pluralité de groupes sociaux. Ils partagent des normes communes, mais chacun a aussi ses normes spécifiques. On n’est donc pas socialisé de la même manière selon qu’on appartient à tel groupe social plutôt qu’à tel autre. Les sociologues disent que la socialisation est socialement située, ou différenciée : elle varie selon les groupes sociaux.
La socialisation est ainsi différenciée selon le genre. Il existe en effet des rôles sociaux genrés, c’est-à-dire des normes sociales attachées à un genre. Comme toutes les normes sociales, elles sont apprises et transmises au fil d’un processus de socialisation. Dès leur plus jeune âge, les petits garçons (et les petites filles) apprennent que le comportement normal, pour un homme, dans la société qui les socialise, est de faire la démonstration de sa force (physique et mentale), de sa capacité à l’emporter, de taire ses émotions, de se tourner vers des activités qui ont lieu à l’extérieur du foyer, de pourvoir aux besoins économiques de sa famille, etc. Parallèlement, les petites filles (et les petits garçons) apprennent que le comportement normal, pour une femme, dans la société qui les socialise, est de prendre soin des autres (des enfants en particulier), de prendre en charge les tâches qui s’effectuent à l’intérieur du foyer, d’œuvrer à être belles, à être attentive à leurs émotions et à celle des autres, etc.
Cette socialisation différenciée selon le genre opère principalement par imprégnation, à travers de très nombreux véhicules, comme les jeux et les jouets : de nombreuses enquêtes ont montré qu’ils sont des vecteurs puissants de la transmission des rôles sociaux genrés. Comme toute socialisation, celle-ci, par sa répétition, sa durée, son inscription dans le quotidien et les interactions ordinaires, mène à une intériorisation profonde des normes de genre : elle engendre un habitus, une seconde nature, qui semble naturelle alors qu’elle est culturelle. Et comme tout habitus, celui-ci influence durablement les comportements, les préférences, les aspirations : il engendre une division sexuelle des tâches, visible dans le poids inégal du temps de travail domestique et du temps de travail professionnel selon le genre à l’âge adulte, ou dans le « choix » de professions dont les caractéristiques sont en affinité avec les normes de genre transmises par la socialisation (des métiers du soin très féminisés, une sur-représentation des hommes dans les fonctions dirigeantes, etc.)
La socialisation est également différenciée selon la classe sociale. Tout comme il existe des rôles sociaux genrés, il existe des normes sociales propres aux différentes classes sociales. Comme toutes les normes sociales, celles-ci deviennent un habitus au fil de la socialisation. Et comme toutes les normes sociales, elles produisent des effets puissants et durables sur la destinée des individus.
La transmission de ce que les sociologues appellent le capital culturel en est un bon exemple. Cette notion désigne des ressources culturelles (par opposition aux ressources économiques) qui donnent un avantage à ceux qui les possèdent, et désavantagent ceux qui ne les possèdent pas. Dans les familles qui en disposent, les parents les transmettent à leurs enfants, le plus souvent par imprégnation, ce qui donne à ces derniers un avantage scolaire invisible : avoir des parents diplômés de l’enseignement supérieur permet de bénéficier d’une aide scolaire qu’un père titulaire d’un CAP ne peut pas apporter ; fréquenter en famille des œuvres de la culture légitime (livres, pièces de théâtres, peintures, etc.) donne un avantage scolaire, puisque ce sont celles qui sont enseignées à l’école ; grandir dans un famille dont le registre de langue est « naturellement » soutenu, cela donne un avantage dans un système scolaire qui évalue tout à l’écrit. Ce capital culturel hérité au fil de la socialisation accroît donc les performances scolaires des enfants de cadres supérieurs, rend plus probable l’accès aux diplômes de l’enseignement, et augmente les chances de devenir cadre supérieur à son tour.
On voit donc que la socialisation transmet des façons d’agir et de penser qui sont socialement situées, et qui sont à l’origine de différences de comportements, de préférences et de destinée sociale. Cela signifie-t-il que nos trajectoires sociales sont entièrement déterminée par notre socialisation ? Le déterminisme sociologique est-il implacable ? Nous allons voir que non.
III. La force de la socialisation primaire n’exclut des trajectoires individuelles improbables
Objectif d’apprentissage : comprendre qu’il existe des socialisations secondaires (professionnelle, conjugale, politique) à la suite de la socialisation primaire ; comprendre que la pluralité des influences socialisatrices peut être à l’origine de trajectoires individuelles improbables.
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On l’a vu dans la première partie : la socialisation est un processus qui commence dès l’enfance, mais se poursuit toute la vie, en faisant intervenir de nombreuses instances de socialisation. Les sociologues opèrent une distinction entre la socialisation primaire et la (ou les) socialisation(s) secondaire(s). La socialisation primaire est celle qui a lieu pendant l’enfance, et est assurée par le groupe primaire de l’individu : le premier groupe social auquel il appartient, celui dans lequel il grandit — sa famille parentale. Les socialisations secondaires, ce sont celles qui sont assurées, pendant l’enfance ou à l’âge adulte, par d’autres instances de socialisation (l’école, les groupes de pairs, le conjoint, des organisations professionnelles ou associatives, etc.)
Certes, la socialisation primaire a une influence considérable sur la destinée ultérieure des individus, pour trois raisons : elle commence dès la naissance, et s’exerce donc dès le plus jeune âge, période pendant laquelle l’individu, particulièrement malléable, « boit » les apprentissages ; jusqu’à l’entrée à l’école (ou en crèche), elle n’est concurrencée par aucune autre instance de socialisation ; et elle s’exerce par l’intermédiaire des parents, qui ont pour le jeune humain un statut central, tant il dépend d’eux. Mais la socialisation ne s’arrête pas après l’enfance et, rapidement, l’individu est soumis à d’autres influences socialisatrices, qui exercent elles aussi de puissants effets : celle du groupe de pairs peut-être particulièrement forte à l’adolescence, par exemple. Sur cette base, il y a deux possibilités : les socialisations secondaires peuvent renforcer, ou au contraire infléchir la socialisation primaire.
Les socialisations secondaires peuvent en effet renforcer la socialisation primaire. Cela signifie que les façons de penser et d’agir transmises par les socialisations secondaires sont les mêmes que celles qui sont transmises par la socialisation primaire. Les normes qui tournent autour du respect dû à autrui, et autour du respect qu’on attend pour soi-même sont ainsi transmises à la fois par la famille, l’école, le sport, la religion, etc. D’où la valorisation très forte du respect, dans tous les milieux sociaux.
Mais les socialisations secondaires peuvent également infléchir la socialisation primaire. La transmission et l’inflexion des opinions politiques d’un individu au cours de sa vie en constitue un bon exemple. Les sociologues — Anne Muxel notamment — ont montré que les opinions politiques sont souvent héritées : comme les convictions religieuses, elles sont transmises des parents aux enfants, moins par inculcation que par imprégnation. Mais cette reproduction politique n’est pas mécanique : les opinions d’un individus peuvent être infléchies par la vie commune — et les compromis qu’elle implique — avec un conjoint qui a d’autres convictions politiques, ou par la fréquentation de collègues d’un autre bord politique.
Ces inflexions de la socialisation primaire par d’autres influences socialisatrices que la famille produisent ce que les sociologues appellent des trajectoires improbables. On l’a vu, la destinée sociale d’un individu, c’est-à-dire ce qu’il devient socialement (infirmière ou militaire, cadre supérieur ou ouvrier, etc.) est fortement influencée par les manières d’agir et de penser intériorisées pendant la socialisation primaire. En France, en 2023, en raison du capital culturel dont il ne dispose pas, car il ne lui a pas été transmis par son père, un fils d’ouvrier n’a, statistiquement, que 12% de chance devenir cadre supérieur. Les quelques « transfuges de classe » qui le deviennent le doivent à leurs socialisations secondaires, souvent dans le cadre scolaire.
La socialisation détermine donc bien notre trajectoire sociale. Mais elle ne nous condamne pas à rester le prisonnier ou le pantin des normes intériorisées pendant l’enfance : nous appartenons simultanément ou successivement à plusieurs groupes sociaux, nous traversons différents mondes sociaux, nous sommes soumis à une pluralité d’influence socialisatrices, qui ouvrent sur d’autres horizons.